Frank Lloyd Wright, l’architecte qui a fait naître la maison de la nature
À la fin de l’année 1934, Edgar J. Kaufmann, propriétaire du grand magasin de Pittsburgh qui porte son nom, demande à Frank Lloyd Wright une maison de week-end sur le terrain familial de Bear Run, en Pennsylvanie. Il aime la cascade du ruisseau et imagine une maison posée en face, pour la regarder. Wright a une autre idée : il installe la maison au-dessus de l’eau. On ne verra plus la cascade, on vivra avec elle. Cette maison, c’est Fallingwater, et elle résume à elle seule ce que Wright a poursuivi pendant soixante-dix ans de carrière.
Il est le premier grand architecte américain, et sans doute le plus libre. Il a inventé la maison basse et ouverte de la prairie, dessiné les meubles, les vitraux et les lampes de ses intérieurs, construit un musée en spirale à New York à plus de quatre-vingt-dix ans. Pour qui aime les intérieurs, c’est une figure fondatrice : chez Wright, l’architecture ne s’arrête jamais à la porte d’entrée.
Un enfant du Wisconsin formé à Chicago
Frank Lloyd Wright naît le 8 juin 1867 à Richland Center, dans le Wisconsin. Enfant, il reçoit de sa mère les blocs de Froebel, ces jeux de construction en bois aux formes géométriques simples conçus pour les jardins d’enfants. Il racontera toute sa vie que ces cubes et ces triangles l’ont davantage formé que l’université, qu’il quitte d’ailleurs sans diplôme.

En 1887, il part pour Chicago, alors la ville la plus bouillonnante d’Amérique, reconstruite après le grand incendie de 1871. Après un court passage chez Joseph Lyman Silsbee, il entre chez Adler et Sullivan. Louis Sullivan, l’homme des premiers gratte-ciel, devient son maître. Wright l’appellera toujours « Lieber Meister » et retiendra de lui une conviction : l’Amérique doit inventer sa propre architecture au lieu de copier l’Europe.
En 1889, à vingt-deux ans, il construit sa maison à Oak Park, dans la banlieue de Chicago, puis y ajoute un atelier. Il s’installe à son compte en 1893. La même année, l’Exposition universelle de Chicago présente un pavillon japonais, le Ho-o-den. Wright y découvre une architecture de bois, de lignes horizontales et de cloisons légères qui le marquera durablement, tout comme les estampes japonaises dont il deviendra un collectionneur passionné.
Les Prairie Houses, une maison à l’horizontale
Au tournant du siècle, Wright met au point un type de maison qui rompt avec la villa victorienne, haute, cloisonnée, chargée d’ornements. Ses Prairie Houses s’étirent au ras du sol, comme les plaines du Midwest. Toits plats ou à faible pente, grands débords qui projettent l’ombre, bandeaux de fenêtres continus, cheminée massive au centre : la maison tourne autour du foyer et les pièces s’ouvrent les unes sur les autres.
La Robie House, construite en 1909 et 1910 dans le quartier de Hyde Park à Chicago, en est le chef-d’œuvre. Ses toits en porte-à-faux semblent flotter, ses briques allongées soulignent l’horizontale, et Wright y dessine pratiquement tout, des luminaires aux meubles de la salle à manger. Un peu plus tôt, à Oak Park, l’Unity Temple, élevé entre 1905 et 1908 en béton coulé, avait montré qu’un lieu de culte pouvait se passer de clocher et de néogothique.


En 1910, l’éditeur berlinois Ernst Wasmuth publie un portfolio de ses projets. Les jeunes architectes européens le découvrent avec stupeur. Le plan libre, l’espace qui circule, la volonté de casser la boîte : une partie de ce que l’on attribuera plus tard au Bauhaus et aux modernes européens trouve là l’une de ses sources.
L’architecture organique, de la structure à la petite cuillère
Wright a un mot pour sa démarche : l’architecture organique. Il ne s’agit pas d’imiter la nature, mais de construire comme elle. Une maison doit sortir de son site, utiliser ses matériaux, laisser la forme naître de l’usage. Le bâtiment, l’intérieur et le paysage forment un tout.
D’où une conséquence que les amateurs de décoration connaissent bien : chez Wright, rien n’est laissé au hasard ni au décorateur. Il dessine les meubles intégrés et les sièges, les tapis, les luminaires, les textiles, et ces fenêtres en verre au plomb qu’il appelle des « écrans de lumière », motifs géométriques tirés des plantes de la prairie. Les clients qui espéraient apporter leur buffet de famille déchantaient vite. Cette exigence d’unité, héritée en partie du mouvement Arts & Crafts, fait de ses maisons des œuvres complètes, où le grain du bois, la hauteur des plafonds et la lumière racontent la même histoire.

C’est aussi un architecte du corps. Il abaisse les plafonds des entrées pour mieux libérer ensuite le volume du séjour, joue sur la compression et la détente, place une banquette là où l’on a envie de s’asseoir. On sent dans ses intérieurs une attention à la façon dont on habite qui reste étonnamment actuelle.
Fallingwater, la maison sur la cascade
Revenons à Bear Run. Commandée fin 1934, la maison est construite en 1936 et 1937, et les Kaufmann s’y installent à l’automne 1937. La maison d’amis, reliée par un chemin couvert, suit en 1939. La légende veut que Wright, après des mois sans rien dessiner, ait tracé les plans en quelques heures le matin où Kaufmann lui annonça sa visite. L’histoire est sans doute arrangée, mais elle dit quelque chose de vrai : le projet était mûr dans sa tête bien avant d’être sur le papier.

Le principe est d’une audace folle pour l’époque. De grandes terrasses en béton armé jaillissent en porte-à-faux depuis le noyau de pierre de la cheminée, sans appui à leur extrémité, superposées au-dessus du ruisseau. Les murs sont en grès local extrait sur place, posé en assises irrégulières qui rappellent les strates de la roche voisine. Le reste est en verre, en acier peint et en noyer.

À l’intérieur, Wright garde ce qu’il trouve. Un rocher affleurant, sur lequel la famille aimait pique-niquer, devient le sol de la cheminée du séjour. Une trappe vitrée s’ouvre dans le salon sur un petit escalier suspendu qui descend jusqu’à l’eau. Le bruit de la cascade est partout. Les fenêtres d’angle s’ouvrent sans meneau, si bien que la pièce semble se dissoudre dans les arbres. Le mobilier en noyer est dessiné pour la maison, bas, intégré, d’une sobriété qui laisse toute la place au paysage.

Cette audace a eu un prix. La maison a coûté environ quatre fois le budget initial, et les porte-à-faux ont commencé à fléchir dès le décollement des coffrages. À la fin des années 1990, l’extrémité des terrasses s’était affaissée de plusieurs centimètres. Une restauration structurelle, menée au début des années 2000 sous la direction de l’ingénieur Robert Silman, a consisté à glisser des câbles d’acier dans les poutres pour les mettre en tension. Invisible depuis l’extérieur, l’intervention a sauvé la maison.
En 1963, Edgar Kaufmann Jr., le fils, qui avait d’ailleurs été l’élève de Wright, confie Fallingwater au Western Pennsylvania Conservancy. Les visites guidées commencent l’été suivant. En 1991, l’American Institute of Architects l’a désignée comme la plus grande œuvre de l’architecture américaine de tous les temps. Aujourd’hui encore, plus de cent mille personnes font chaque année le voyage jusqu’à ce coin de forêt à un peu plus d’une heure de Pittsburgh.
D’autres chefs-d’œuvre à connaître
Taliesin et Taliesin West
En 1911, Wright se construit une maison-atelier dans la vallée de son enfance, à Spring Green, dans le Wisconsin. Il l’appelle Taliesin, du nom d’un barde gallois, en hommage aux origines de sa mère. Détruite deux fois par le feu, reconstruite deux fois, elle sera son port d’attache jusqu’à la fin. À partir de 1937, il bâtit dans le désert de l’Arizona, près de Scottsdale, Taliesin West, maison d’hiver et école où vivent et travaillent ses apprentis de la Taliesin Fellowship, fondée en 1932.

L’Imperial Hotel de Tokyo
Achevé en 1923, l’hôtel impérial de Tokyo est l’un de ses projets les plus ambitieux. La même année, le grand séisme du Kantō ravage la ville. L’hôtel tient, et sa réputation d’édifice parasismique fait le tour du monde. Le bâtiment sera pourtant démoli à la fin des années 1960. Sa façade d’entrée et son bassin ont été remontés au musée Meiji-mura, près de Nagoya, où l’on peut encore les voir.

Johnson Wax à Racine
Pour les bureaux de la société Johnson Wax, construits entre 1936 et 1939 à Racine, Wright imagine une grande salle de travail plantée de colonnes très fines qui s’évasent en disques à leur sommet, comme des nénuphars. Les inspecteurs doutaient qu’elles tiennent. Wright fait charger une colonne d’essai bien au-delà de ce qui était exigé, jusqu’à ce que la démonstration soit faite. Entre les disques, la lumière passe par des tubes de verre : on travaille sous une canopée lumineuse.

Les maisons usoniennes
Dans l’Amérique de la crise, Wright veut aussi loger la classe moyenne. Il invente la maison usonienne : un seul niveau, pas de cave ni de grenier, un plan en L ouvert sur le jardin, un chauffage par le sol, des matériaux simples et beaucoup de mobilier intégré. La première, la Jacobs House de Madison, achevée en 1937, aurait coûté environ 5 500 dollars. Ces maisons modestes annoncent le pavillon moderne d’après-guerre et toute la sensibilité du mid-century modern.

Le Guggenheim de New York
Commandé en 1943, le musée Solomon R. Guggenheim met seize ans à voir le jour. Wright y renverse le musée classique : on monte en ascenseur, puis on redescend doucement le long d’une rampe en spirale qui s’enroule autour d’un grand vide central coiffé d’une verrière. Il meurt le 9 avril 1959 à Phoenix, à quatre-vingt-onze ans. Le musée ouvre en octobre de la même année, six mois trop tard pour qu’il le voie.


Le mobilier de Wright, toujours édité
Wright pensait ses meubles pour un lieu précis, mais certains ont fini par vivre leur vie. Le plus célèbre est le Barrel Chair, un fauteuil en forme de tonneau au dossier fait de lattes verticales. Une première version apparaît en 1904 pour la maison de Darwin D. Martin à Buffalo, puis Wright la reprend en 1937 pour Wingspread, la maison de Herbert F. Johnson, le patron de Johnson Wax. Cassina l’édite depuis 1986 dans sa collection I Maestri, sous la référence 606, avec l’accord de la Frank Lloyd Wright Foundation.
Côté lumière, la lampe Taliesin est née dans les années 1930 comme suspension pour une pièce à haut plafond de Taliesin, avant que Wright ne la décline en lampadaire et en lampe à poser dans les années 1950. Ses plans de bois superposés filtrent la lumière comme les feuilles d’un arbre. Elle est aujourd’hui produite par la maison japonaise Yamagiwa, partenaire de longue date de la fondation. Pour qui veut faire entrer Wright chez soi sans habiter une maison classée, c’est la porte d’entrée la plus juste.
Ces pièces ne sont pas des objets décoratifs comme les autres. Elles portent une idée de l’habitat, et elles fonctionnent mieux dans des intérieurs où le bois, la pierre et la lumière naturelle ont leur mot à dire.
Un héritage qui dépasse l’architecture
Wright a conçu plus de mille projets, dont environ cinq cents ont été construits. Sa carrière traverse le siècle, de la Chicago des premiers gratte-ciel à l’Amérique de l’après-guerre. Il a connu la gloire, les scandales, les faillites et les retours en grâce, et n’a jamais cessé de travailler. Dans les années 1920, ses maisons de Los Angeles en blocs de béton ornés, contemporaines de l’Art déco, montrent qu’il savait aussi être décoratif.
En 2019, l’UNESCO a inscrit huit de ses œuvres sur la liste du patrimoine mondial sous le titre « L’architecture du XXe siècle de Frank Lloyd Wright » : Fallingwater, la Robie House, l’Unity Temple, Taliesin, Taliesin West, la Hollyhock House de Los Angeles, la Jacobs House et le Guggenheim. C’est la première inscription consacrée à l’architecture moderne aux États-Unis.
Son influence se lit partout. Chez les modernes européens qui ont découvert ses plans en 1910. Chez Alvar Aalto, qui a donné au modernisme la même chaleur du bois. Dans la génération américaine d’Eero Saarinen et du mid-century. Et aujourd’hui dans l’architecture biophilique, qui redécouvre ce qu’il répétait déjà il y a un siècle : on vit mieux dans une maison qui fait corps avec son paysage. À l’opposé de la machine à habiter de Le Corbusier, Wright a défendu une maison enracinée, et les deux visions continuent de dialoguer dans nos intérieurs.
Pour retrouver les autres grandes figures du siècle, notre dictionnaire des maîtres du XXe siècle et notre page architecture prolongent la visite.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’architecture organique selon Frank Lloyd Wright ?
C’est une architecture qui naît de son site et de son usage. Les matériaux viennent du lieu, la forme découle de la fonction, et le bâtiment, l’intérieur et le mobilier sont pensés comme un ensemble. Il ne s’agit pas de copier la nature, mais de construire en harmonie avec elle.
Où se trouve Fallingwater et peut-on la visiter ?
Fallingwater se trouve dans le sud-ouest de la Pennsylvanie, entre Mill Run et Ohiopyle, à environ une heure et demie de route de Pittsburgh. La maison appartient au Western Pennsylvania Conservancy, qui organise des visites guidées sur réservation, avec un nombre de places limité.
Peut-on acheter des meubles de Frank Lloyd Wright aujourd’hui ?
Oui. Cassina édite plusieurs de ses sièges sous licence, dont le célèbre Barrel Chair, et la maison japonaise Yamagiwa produit les lampes Taliesin. Les pièces d’origine, sorties de ses maisons, passent parfois en vente aux enchères à des prix de collection.
Ressources
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- 04 Mobilier Mobilier & intérieur Canapés, sièges et luminaires iconiques, lus par la forme, l’usage et le confort.
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Entrepreneur digital et artisan d’art, je mets à profit mon parcours atypique pour partager ma vision du design de luxe et de la décoration d’intérieur, enrichie par l’artisanat, l’histoire et la création contemporaine. Depuis 2012, je travaille quotidiennement dans mon atelier au bord du lac d’Annecy, créant des intérieurs sur mesure pour des décorateurs exigeants et des clients privés.
