Charlotte Perriand : vie, œuvre et meubles iconiques
En octobre 1927, une jeune femme de vingt-quatre ans pousse la porte de l’atelier de Le Corbusier, rue de Sèvres, son carton de dessins sous le bras. L’architecte la congédie d’une phrase restée célèbre : « Ici, on ne brode pas de coussins. » Quelques semaines plus tard, il découvre au Salon d’automne le « Bar sous le toit » qu’elle a imaginé en aluminium, en verre et en acier chromé. Il revient sur sa décision et l’engage pour s’occuper du mobilier. Elle s’appelle Charlotte Perriand, et elle va passer soixante-dix ans à inventer la manière dont nous habitons.
Son nom reste souvent accroché à celui de Le Corbusier, comme une signature secondaire au bas de la célèbre chaise longue. C’est profondément injuste. Perriand a construit une œuvre immense et cohérente, du métal des années 1920 au bois et au bambou, du Japon aux pistes de Savoie. Pour qui aime les intérieurs, elle est peut-être la créatrice la plus actuelle de tout le XXe siècle.
Elle refuse de devenir décoratrice
Charlotte Perriand naît à Paris le 24 octobre 1903, d’un père tailleur et d’une mère couturière. Le goût du travail bien fait vient de là. Boursière, elle entre en 1920 à l’École de l’Union centrale des arts décoratifs, où elle apprend le dessin de mobilier jusqu’en 1925. Elle y est brillante, mais elle étouffe vite dans l’esthétique de l’époque : bois précieux, marqueterie, intérieurs chargés, tout le raffinement de l’Art déco qu’elle juge déjà dépassé.
Ce qui la fascine, ce sont les machines, les automobiles, la vitesse, la vie moderne. Elle porte les cheveux courts et un collier de grosses billes de métal chromé, comme un manifeste. À ses yeux, une maison doit fonctionner aussi bien qu’une voiture, et le mobilier doit suivre le corps plutôt que flatter le regard.
Dix ans chez Le Corbusier
Entrée à l’atelier fin 1927, Perriand prend en main l’équipement intérieur aux côtés de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. En 1928, le trio présente une série de sièges en tube d’acier qui deviendront des icônes : le fauteuil à dossier basculant, le fauteuil tournant, le fauteuil Grand Confort et surtout la chaise longue basculante. Un cliché de 1928 montre Perriand allongée dessus, le visage tourné vers le mur, comme pour s’effacer derrière l’objet.

Le partage des rôles a longtemps été flou, et l’histoire a d’abord retenu le seul nom de Le Corbusier. On sait aujourd’hui que Perriand a joué un rôle déterminant dans le dessin et la mise au point de ces sièges, dans la lignée du tube d’acier exploré au même moment par le Bauhaus. Ces modèles sont aujourd’hui édités sous les noms LC1, LC2 et LC4, avec les trois signatures.

En 1929, elle participe à la fondation de l’Union des artistes modernes, aux côtés de Jean Prouvé, de Robert Mallet-Stevens et de René Herbst. Au fil des années 1930, son regard s’élargit. Elle s’engage politiquement, photographie la misère parisienne, travaille avec Fernand Léger, et commence à s’intéresser au bois, à la pierre et à la montagne, qu’elle parcourt à ski et à pied. En 1937, elle quitte l’atelier.
Le Japon, le grand tournant
En juin 1940, alors que la France s’effondre, Perriand embarque pour le Japon. Le ministère du Commerce et de l’Industrie l’a invitée comme conseillère pour l’art industriel, avec une mission précise : aider les artisans japonais à créer des objets adaptés aux marchés occidentaux. Son assistant et interprète s’appelle Sori Yanagi, futur grand nom du design japonais.
Elle sillonne le pays, visite les ateliers, découvre le bambou, la laque, la paille de riz, les cloisons coulissantes et le vide comme élément d’architecture. En 1941, elle présente à Tokyo, dans le grand magasin Takashimaya, l’exposition « Sélection, tradition, création ». On y voit notamment une version en bambou de la chaise longue de 1928 : la même ligne, mais dans une matière vivante et locale.
Contrainte de quitter le Japon en 1942, elle se retrouve bloquée en Indochine par la guerre et n’en revient qu’en 1946. Ces années d’exil la transforment. Elle étudie le travail du bois et le tissage, et rentre en France avec une conviction : la modernité n’est pas une question de matériau, mais de rapport entre l’homme, l’objet et l’espace.
Bois, paille et formes libres
L’après-guerre révèle une autre Perriand, plus chaleureuse. Elle dessine des meubles en bois massif aux formes souples : tables aux plateaux en forme libre, tabourets à trois pieds, bancs, banquettes. Avec les Ateliers Jean Prouvé, elle aménage en 1952 et 1953 les chambres de la Maison de la Tunisie et de la Maison du Mexique, à la Cité internationale universitaire de Paris. La bibliothèque de la Maison du Mexique, avec ses casiers colorés et ses montants en tôle pliée, est aujourd’hui conservée au Centre Pompidou.

De cette période naissent aussi les bibliothèques Nuage, faites d’étagères et de cases en quinconce, qui découpent l’espace sans le fermer. Le bois y retrouve sa place, travaillé simplement, sans artifice. En 1955, elle repart à Tokyo pour l’exposition « Synthèse des arts », où ses meubles dialoguent avec les œuvres de Fernand Léger et de Le Corbusier.

Elle signe aussi, pour Le Corbusier, la cuisine des appartements de l’Unité d’habitation de Marseille, inaugurée en 1952. Une cuisine ouverte sur le séjour par un passe-plat, pour que la personne qui cuisine ne soit plus isolée du reste de la famille. L’idée nous paraît évidente aujourd’hui ; à l’époque, elle était révolutionnaire.

Cette idée d’un intérieur pensé comme un tout, où chaque objet a sa raison d’être, rejoint celle que défendait Frank Lloyd Wright outre-Atlantique, avec une différence de taille : chez Perriand, rien n’est imposé. Tout est rangé, modulable, et laisse la place à la vie.
Les Arcs, une station pensée de l’intérieur
En 1961, Perriand construit son propre chalet à Méribel. Quelques années plus tard commence le chantier qui va occuper vingt ans de sa vie. De 1967 à 1989, elle dirige les études de la station des Arcs, en Savoie, voulue par le promoteur Roger Godino, avec une équipe d’architectes dont Gaston Regairaz, Bernard Taillefer et Guy Rey-Millet.

À Arc 1600, ouvert en 1968, puis à Arc 1800, elle invente un urbanisme de montagne où les immeubles épousent la pente au lieu de la défigurer. Les façades sont inclinées pour que chaque balcon prenne le soleil sans être vu du voisin. À l’intérieur, tout est compté au centimètre : studios compacts, cuisines ouvertes sur le séjour, rangements intégrés, grandes baies tournées vers les sommets. Dès 1975, elle met au point des blocs de salle de bains et de cuisine préfabriqués, posés d’un seul tenant dans les logements.
Le résultat est l’une des plus belles architectures de loisirs du XXe siècle, et l’aboutissement de tout ce qu’elle avait appris au Japon : peu de surface, beaucoup d’espace. Aux Arcs, plusieurs résidences ont été rénovées dans leur esprit d’origine, et le Musée savoisien de Chambéry présente la reconstitution d’un studio d’Arc 1800.
Une œuvre reconnue tard
Perriand travaille jusqu’au bout. En 1993, à près de quatre-vingt-dix ans, elle construit une maison de thé dans les jardins de l’UNESCO à Paris. La même année, le Centre Pompidou lui consacre une exposition. En 1998 paraît son autobiographie, « Une vie de création ». Elle meurt à Paris le 27 octobre 1999, trois jours après ses quatre-vingt-seize ans.
La reconnaissance pleine et entière viendra après sa mort. Le Centre Pompidou lui consacre une rétrospective en 2005, puis la Fondation Louis Vuitton présente d’octobre 2019 à février 2020 « Le monde nouveau de Charlotte Perriand », une exposition immense qui reconstitue ses intérieurs aux côtés d’œuvres de Léger, Picasso ou Calder. Le public découvre enfin l’ampleur d’une créatrice longtemps restée dans l’ombre d’un nom plus célèbre.
Le style Perriand, mode d’emploi
On reconnaît un intérieur inspiré de Perriand à quelques gestes simples, que l’on peut reprendre chez soi sans posséder une seule pièce signée.
Le premier, c’est le rangement. Perriand détestait les meubles qui encombrent. Elle préférait les murs équipés, les placards intégrés, les étagères qui servent aussi de cloison. Une bibliothèque ouverte entre la cuisine et le séjour, des niches qui accueillent chacune un objet, un banc qui court le long d’un mur : tout est pensé pour libérer le sol et la vue.
Le deuxième, ce sont les matériaux. Bois clair et massif, paille, jonc, lin, laine, pierre brute, avec de temps en temps une touche de métal laqué de couleur vive, jaune, rouge ou bleu. Rien de précieux, mais tout de bonne qualité, et choisi pour bien vieillir.
Le troisième, ce sont les formes. Plateaux aux contours libres, assises basses, angles adoucis : des meubles qu’on a envie de toucher. Et enfin la lumière. Perriand ouvrait les pièces vers l’extérieur, plaçait les sièges face au paysage et laissait de grands vides autour des objets, une leçon apprise au Japon.
C’est ce mélange de rigueur et de chaleur qui la rend si moderne. Ses intérieurs ressemblent à ceux que décrivent aujourd’hui les tenants du quiet luxury : peu d’objets, de belles matières, et le sentiment que chaque chose est à sa place.
Les meubles de Perriand aujourd’hui
Pour qui veut vivre avec Perriand, deux voies existent. La première, ce sont les rééditions. Cassina édite depuis le milieu des années 1960 les sièges de la collection LC, dont la chaise longue LC4, et a lancé en 2004 une collection consacrée à Perriand, développée avec sa fille Pernette et Jacques Barsac. On y trouve notamment la chaise longue Tokyo en bambou, héritière de la version japonaise de 1941, et la bibliothèque Nuage.
La seconde, ce sont les pièces d’époque, produites à l’origine en petites séries. Tabourets, tables en forme libre, bibliothèques ou mobilier des Arcs passent régulièrement en vente aux enchères et dans les galeries de design de collection, à des prix qui ont fortement grimpé depuis l’exposition de 2019. Pour une pièce d’origine, la provenance et l’expertise comptent autant que la forme.
Dans un intérieur, ces meubles fonctionnent d’autant mieux qu’on les laisse respirer. Perriand dessinait pour des pièces claires, peu encombrées, où le mobilier structure l’espace plutôt qu’il ne le remplit.
Ce qu’elle nous a laissé
Charlotte Perriand a traversé le siècle en changeant de matériau sans jamais changer d’idée. Habiter, pour elle, c’était d’abord bien vivre : de la lumière, de la place, des rangements, de la nature à portée de vue. Le tube d’acier des années 1920, le bambou du Japon et le pin des Arcs racontent la même histoire. Ses intérieurs annoncent ce que nous cherchons encore aujourd’hui, des maisons simples, chaleureuses et faites pour la vie.
Pour retrouver les autres grandes figures du siècle, de Sori Yanagi à Jean Prouvé, notre dictionnaire des maîtres du XXe siècle et notre page architecture prolongent la visite.
Questions fréquentes
Charlotte Perriand a-t-elle vraiment dessiné la chaise longue LC4 ?
Oui. La chaise longue basculante de 1928 est l’œuvre commune de Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, qui était chargée du mobilier à l’atelier. Son rôle a longtemps été minoré, mais les trois noms figurent aujourd’hui sur le modèle édité par Cassina.
Où peut-on voir le travail de Charlotte Perriand ?
À Paris, le Centre Pompidou conserve plusieurs de ses meubles, dont la bibliothèque de la Maison du Mexique, et la maison de thé de l’UNESCO se découvre lors des visites guidées du siège. En Savoie, la station des Arcs reste son grand œuvre, et le Musée savoisien de Chambéry présente un studio d’Arc 1800 reconstitué.
Quels meubles de Charlotte Perriand sont encore édités ?
Cassina édite les sièges de la collection LC, dont la LC4, ainsi qu’une collection consacrée à Perriand lancée en 2004, avec notamment la bibliothèque Nuage et la chaise longue Tokyo. Les pièces d’origine se trouvent en ventes aux enchères et en galeries.
Ressources
Cinq portes d’entrée dans l’univers HART
- 01 Espaces Espaces & matières Intérieurs, atmosphères et matières qui donnent à un lieu son identité.
- 02 Créateurs Designers & créateurs Architectes, designers et artistes dont le regard a changé nos intérieurs.
- 03 Savoir-faire Artisans & métiers d’art Tapissiers, ébénistes, ferronniers, céramistes : les ateliers et les gestes qui font l’exception.
- 04 Mobilier Mobilier & intérieur Canapés, sièges et luminaires iconiques, lus par la forme, l’usage et le confort.
- 05 Héritage Histoire du design Du gothique au design global, les styles qui ont inventé l’art de vivre.

Entrepreneur digital et artisan d’art, je mets à profit mon parcours atypique pour partager ma vision du design de luxe et de la décoration d’intérieur, enrichie par l’artisanat, l’histoire et la création contemporaine. Depuis 2012, je travaille quotidiennement dans mon atelier au bord du lac d’Annecy, créant des intérieurs sur mesure pour des décorateurs exigeants et des clients privés.
