Declercq Passementiers : la maison qui habille Versailles au bord de la disparition
Quand une entreprise disparaît ce n’est jamais qu’une simple mauvaise nouvelle économique. Mais alors les passementiers Declercq, quelle perte : ce serait une amputation culturelle, un trou dans la mémoire collective, la disparition d’un savoir faire inestimable.
Donc oui vous l’avez compris, l’entreprise Declercq est une institution historique à bout de souffle.
Fondée en 1852, traversant sept générations de la même famille, cette maison de Montreuil-aux-Lions, dans l’Aisne, est aujourd’hui au bord du précipice financier. Et ce qu’elle risque d’emporter avec elle dépasse largement le cadre d’une petite entreprise en difficulté.

Quand l’existence de Declercq ne tient plus qu’à un fil…
Ses fils, ses franges, ses galons, ses glands ont habillé les grandes heures de la décoration française. Versailles, Chantilly, Fontainebleau, Vaux-le-Vicomte. L’Opéra Garnier. L’Hôtel de la Marine, rouverte en 2021 après une restauration de six ans. La maison de Pierre Loti à Rochefort. Et tout récemment, les passementeries de la chambre des appartements privés du roi au château de Versailles. Des chantiers qui n’appellent pas des fournisseurs ordinaires, mais des dépositaires d’un savoir rare, capables de restituer l’exactitude d’une torsion de soie, la densité d’un pompon, la précision d’un ganse sur mesure comme on les exécutait au XVIIe siècle.
Pourtant tout cela pourrait s’arrêter. Non pas faute de commandes, non pas faute de clients. Mais faute de trésorerie.
172 ans. Sept générations. Un patrimoine qui ne se duplique pas
La passementerie est un de ces métiers que l’on comprend mal de loin. On y voit de la décoration accessoire, de l’ornement superflu, quelque chose que l’ère minimaliste aurait dû balayer. C’est exactement l’inverse. La passementerie est la signature textile d’une époque, l’élément qui donne à un intérieur son identité, sa cohérence, sa finition. Elle est à l’ameublement ce que la broderie est à la haute couture : la touche qui dit que rien n’a été laissé au hasard.

Chez Declercq, on ne parle pas de collections standardisées, on parle d’archives. Présentées dans le showroom parisien de la maison, elles constituent un panorama vertigineux de l’histoire des styles décoratifs français et européens. Des modèles Louis XIV côtoient des créations Art déco, des rééditions Second Empire dialoguent avec des pièces contemporaines. Ces archives ne sont pas un musée. Elles sont un outil de travail, une mémoire active dont se servent les architectes d’intérieur, les restaurateurs de monuments historiques et les décorateurs les plus exigeants pour retrouver l’exactitude d’une époque ou créer une pièce qui en porte l’ADN sans la singer.
Les métiers à tisser qui produisent ces passementeries ne se fabriquent plus. Certains ont plus d’un siècle. Leur entretien est en lui-même un savoir-faire, transmis de main en main dans les ateliers. Quand une machine de ce type disparaît ou tombe irrémédiablement en panne, aucun catalogue industriel ne propose de remplacement. Elle emporte avec elle une capacité de production irremplaçable. Quand une maison comme Declercq ferme, c’est la même chose à l’échelle d’une institution entière.

Les commandes sont là. La trésorerie ne suit pas
C’est la cruelle ironie de la situation : Declercq n’est pas une entreprise sans marché. La direction le dit clairement : les commandes sont présentes. Les clients, fidèles depuis des décennies pour certains, continuent de faire confiance à la maison pour les chantiers les plus sensibles. Mais la trésorerie, fragilisée par des années de tension structurelle, ne permet plus de fonctionner avec la fluidité qu’exige la production artisanale. Acheter les matières premières, payer les artisans, financer les délais inhérents à un travail de précision qui ne se brusque pas, tout cela demande des fonds disponibles que la maison n’a plus.
Face à cette impasse, Declercq Passementiers a lancé une collecte. Une décision qui ne s’est pas prise à la légère dans une maison aussi enracinée dans la tradition et la discrétion. Mais parfois, la survie passe par l’humilité de dire que l’on a besoin d’aide. Et de le dire à voix haute, à ceux qui comprennent ce que l’on risque de perdre.
Pour soutenir Declercq Passementiers et contribuer à la collecte : accéder à la cagnotte ici.
Chaque contribution compte. Pas comme geste symbolique, mais comme acte concret pour maintenir en vie une capacité de production que des générations d’artisans ont construite et que nul ne peut recréer de toutes pièces.
Un territoire, une identité, des emplois
Montreuil-aux-Lions, dans l’Aisne, n’est pas un nom qui figure sur les cartes du tourisme de luxe. Mais c’est un territoire qui a construit son identité autour de la production artisanale textile depuis des siècles. L’implantation de Declercq dans cette région n’est pas anecdotique : elle s’inscrit dans une continuité historique qui fait de ce coin de France l’un des berceaux de la passementerie française. Maintenir la fabrication ici, c’est maintenir des emplois locaux, des compétences transmises dans un bassin de vie spécifique, une chaîne humaine qui ne se délocalise pas.
C’est aussi, au fond, une question d’identité territoriale. Les savoir-faire ne sont pas interchangeables entre les régions. Quand un atelier ferme dans un territoire qui lui est historiquement lié, quelque chose se perd qui va au-delà de l’économique. L’Aisne passémentière, comme d’autres régions françaises définies par leur artisanat de précision, est une réalité culturelle autant qu’industrielle.

Les métiers d’art en France : le paradoxe de la gloire et de la précarité
Le cas Declercq n’est pas isolé. Il est symptomatique d’une contradiction profonde dans le rapport que la France entretient avec ses métiers d’art. D’un côté, une fierté nationale sincère, un discours institutionnel valorisant le patrimoine vivant, des labels comme Entreprise du Patrimoine Vivant (que Declercq détient ) censés signaler et protéger les dépositaires de savoir-faire exceptionnels. De l’autre, une réalité économique qui broie les petites structures avec une indifférence presque totale.
La hausse des coûts de l’énergie depuis 2021 a frappé de plein fouet les ateliers artisanaux, pour lesquels les machines à faire tourner, les espaces à chauffer et les équipements à entretenir représentent une part incompressible des charges. Contrairement aux industries qui ont pu rationaliser, automatiser, compresser leurs coûts de main-d’œuvre, l’artisanat d’art ne peut pas sacrifier le temps humain sans sacrifier la qualité qui justifie son existence. Un passementier qui va plus vite n’est plus un passementier : c’est un opérateur industriel.
La transmission des savoir-faire pose un problème structurel supplémentaire. Former un artisan passementier prend des années. Le maintenir dans l’atelier suppose une rémunération que les petites structures peinent à offrir face à un marché du travail qui valorise autrement les compétences manuelles. Les recrutements sont difficiles, les formations longues, et la démographie des maîtres artisans vieillissants crée une pression de transmission que le secteur gère mal depuis deux décennies. C’est un enjeu que l’on retrouve dans tous les ateliers d’excellence français.
À cela s’ajoute une concurrence industrielle qui, elle, ne joue pas dans la même catégorie mais capture néanmoins une partie du marché. Des passementeries produites en Asie sur métiers numériques, à des prix incomparables, répondent aux besoins d’un segment de la clientèle qui ne distingue pas ou ne souhaite pas distinguer, le même problème que celui des tissus d’ameublement haut de gamme face aux imitations industrielles. Les maisons comme Declercq, qui ne peuvent ni ne veulent entrer dans cette logique, voient leur positionnement se réduire à un marché de niche, même si cette niche s’appelle Versailles.
Un statut dérogatoire pour les entreprises du patrimoine vivant ?
La question mérite d’être posée franchement : les entreprises labellisées EPV, qui détiennent des savoir-faire classés, dont les productions habillent les monuments nationaux et les collections patrimoniales, devraient-elles être traitées comme n’importe quelle PME dans le cadre fiscal et réglementaire français ?
La logique économique pure dirait oui. La logique culturelle et patrimoniale dit non. Quand l’État français investit des millions pour restaurer le château de Versailles, il préserve les murs et les stucs. Mais si les entreprises capables de produire les passementeries qui habillent ces intérieurs disparaissent faute de trésorerie, la restauration future sera condamnée à l’à-peu-près ou à l’importation. On ne peut pas sauvegarder le patrimoine sans sauvegarder les savoir-faire qui le font vivre. Les deux sont indissociables.
Des dispositifs existent ( crédits d’impôt métiers d’art, soutiens DRAC, accompagnements régionaux. Mais ils arrivent souvent trop tard, en patchwork, sans cohérence d’ensemble face à des difficultés structurelles qui s’accumulent sur plusieurs exercices. Ce qu’il manque, c’est une politique publique qui reconnaisse que certaines entreprises ont une valeur patrimoniale irremplaçable.
D’autres pays ont compris cela différemment. Le Japon protège ses artisans nationaux avec des statuts spécifiques et des financements dédiés. L’Italie a construit une partie de son soft power économique sur la préservation de ses districts artisanaux et ses maisons de textile en sont le meilleur exemple. La France, elle, continue de laisser des Declercq se battre seuls contre des difficultés de trésorerie que quelques dizaines de milliers d’euros suffiraient à résoudre quand elle investit par ailleurs des millions pour les décors que ces mêmes artisans sont les seuls à pouvoir réaliser.
Ce que nous risquons de perdre
Imaginez un inventaire du showroom Declercq dans dix ans, si la maison venait à fermer. Des échantillons épars dispersés dans des ventes aux enchères. Des archives que personne n’a les moyens de numériser ni de préserver. Des machines démontées, leurs secrets de réglage définitivement perdus. Des artisans reconvertis, leurs gestes oubliés. Et des chantiers de restauration, dans dix ou vingt ans, qui devront faire avec des approximations là où l’exactitude était possible.

Ce scénario n’est pas inévitable. La collecte lancée par Declercq est une fenêtre, étroite, urgente. Elle repose sur une conviction simple, celle de la volonté de préservation, celle qui unit l’art a l’histoire et a l’artisanat pour ainsi former ce luxe français inégalable et pourtant si fragile. Il y a, dans le lectorat passionné de design et de patrimoine, dans le réseau des architectes, des décorateurs, des amateurs éclairés qui savent ce que cela implique.
Soutenir Declercq, c’est soutenir sept générations d’une famille qui ont fait le choix, chaque matin, de continuer. C’est soutenir des artisans de l’Aisne dont le savoir-faire invisible habille les plus beaux intérieurs de France. C’est affirmer, concrètement, que l’artisanat d’exception mérite mieux que de mourir en silence dans les colonnes d’un bilan liquidatif.
Pour contribuer à la collecte et soutenir Declercq Passementiers : Sauvons Declercq Passementiers.
