Un train peut-il être une œuvre d’art ? Depuis 1883, l’Orient-Express répond par l’affirmative. Plus qu’un simple moyen de transport, il incarne une certaine idée du voyage, celle où chaque kilomètre parcouru devient contemplation, où le trajet importe autant que la destination.

Après des décennies de silence, ce mythe roulant s’apprête à renaître. En 2027, sous la direction artistique de Maxime d’Angeac, dix-sept voitures restaurées reprendront la route légendaire de Paris à Istanbul. Non pas une copie du passé, mais une conversation entre deux époques.

Naissance d’une légende
Le 4 octobre 1883, une révolution silencieuse s’ébranle depuis la gare de l’Est. Georges Nagelmackers, ingénieur belge visionnaire, vient d’inventer le voyage de luxe sur rails. Son Orient-Express ne se contente pas de relier Paris à Constantinople : il transforme le déplacement en célébration. Pour la première fois, traverser l’Europe devient une expérience sensorielle complète avec ses repas gastronomiques, ses cabines somptueuses et ses paysages défilant derrière des fenêtres ouvragées.
Le train surgit à un moment charnière de l’histoire des arts. L’Art Nouveau s’épanouit, l’Art Déco pointe à l’horizon. Les frontières entre beaux-arts et arts appliqués vacillent, puis s’effondrent. Dans ce contexte bouillonnant, les wagons de l’Orient-Express deviennent des laboratoires d’innovation. Les verriers y signent de la poésie figée. Les ébénistes y sculptent des palais miniatures. René Prou, René Lalique, Christofle : les plus grands noms de l’époque convergent pour créer une harmonie jamais égalée depuis.

Le miracle polonais
L’histoire aurait pu s’arrêter là, figée dans les livres et les films d’Agatha Christie. Mais en 2015, près de la frontière entre la Pologne et le Bélarus, Arthur Mettetal, historien d’Orient Express, fait une découverte stupéfiante. Sur une voie de garage oubliée, dix-sept voitures des années 1920-1930 sommeillent sous la poussière. Un trésor que personne n’attendait plus.
Le miracle tient dans les détails. Les intérieurs, contre toute attente, ont survécu au temps. Les marqueteries Morrison et Nelson dessinent encore leurs arabesques sur les parois. Les panneaux Lalique, gravés aux motifs « merles et raisins », diffusent toujours leur lumière opalescente. Un patrimoine intact, prêt à revivre. En 2018, après deux années de négociations, le groupe Accor acquiert ce trésor. Un convoi exceptionnel escorté par la police ramène les voitures en France. La renaissance peut commencer.
L’architecte des rêves
René Lalique avait imposé au train original une grammaire visuelle unique. Ses panneaux de verre dépoli, avec leurs motifs végétaux et leurs symboles ferroviaires stylisés, transformaient la lumière en matière noble. Le verre cessait d’être transparent pour devenir substance poétique, à mi-chemin entre prouesse technique et émotion pure. Ses créations pour l’Orient-Express demeurent des sommets où l’utile et le beau fusionnent jusqu’à l’indistinction.

Pour prolonger cet héritage sans le trahir, Orient Express a fait appel à Maxime d’Angeac. L’architecte français s’est forgé une réputation d’excellence auprès des maisons Daum, Hermès et Guerlain, dont il a restauré le flagship des Champs-Élysées. Passionné de Renaissance italienne autant que d’Art Déco, collectionneur de récits de voyage, d’Angeac refuse d’emblée la simple restauration. Son ambition : une conversation créative entre les époques. Un pari réussi qui le hisse définitivement parmi les grands nom du design.
« En me glissant dans la peau de ses créateurs, de René Prou à Suzanne Lalique, j’ai tenté de réinterpréter l’histoire de ce train de légende. Sans nostalgie aucune, mais avec le désir de prolonger son histoire, de nous transporter ailleurs. Comme dans un rêve. » Les panneaux Lalique originaux seront préservés, mais ils dialogueront désormais avec des créations contemporaines.

Trente maîtres artisans, un projet total
Réinventer l’Orient-Express exigeait de réunir l’élite des métiers d’art français. Maxime d’Angeac a rassemblé une trentaine de maîtres artisans, héritiers de savoir-faire séculaires. Rinck et Paul Champs signent l’ébénisterie. Les Ateliers Jouffre assure les garnitures des sièges, leur couverture et la tenture murale. Les Ateliers d’Offard créent des papiers peints d’exception. L’Atelier Moderne Pulsatil conçoit les éclairages. La Manufacture de Tapisseries de Bourgogne tisse des pièces uniques.

À ces artisans s’ajoutent les grandes maisons historiques. Lalique perpétue son héritage avec de nouvelles pièces en verre. Cartier signe les horloges qui rythmeront la vie à bord. Brodeurs, sculpteurs, horlogers, métallurgistes, verriers : chaque spécialité trouve sa place dans cette symphonie de savoir-faire. Les matériaux convoqués sont à la hauteur de l’ambition. Loupe d’orme, acajou, velours, soie, miroirs biseautés, cristal, marbre. Chaque tête de lit brodée exige près de 300 heures de travail. Le luxe véritable ne se décrète pas : il se fabrique, geste après geste.
La poésie du détail
Ce qui distingue l’Orient-Express de tout autre train de luxe tient dans une obsession : la cohérence absolue. Rien n’est laissé au hasard. Les courbes des fauteuils épousent le balancement du wagon. Les plafonds s’élèvent avec générosité, offrant une sensation d’espace malgré l’étroitesse des voitures. Jusqu’aux vis, frappées du monogramme Orient Express.
La palette chromatique assume une richesse audacieuse. Des verts profonds dialoguent avec le bronze et l’or. Le marbre blanc crème contraste avec les bois sombres : palissandre, acajou, ébène. Marqueterie fine, incrustations de nacre, sculptures de boiseries, dorure à la feuille, bronzes ciselés. Chaque technique convoquée appartient à un répertoire que la production industrielle a presque effacé. Paradoxe saisissant : le train le plus moderne de son temps devient le conservatoire d’un artisanat menacé.
Voyage dans les espaces
La Voiture-Bar donne le ton dès l’entrée. Un vert spectaculaire enveloppe l’espace, ponctué de coupoles massives inspirées du Second Empire. Quatre colonnes de bronze soutiennent ces dômes de verre. Le comptoir, sculpture translucide, rend hommage à Lalique tout en affirmant sa modernité. Tables de marbre, fauteuils aux courbes accueillantes, pendules Cartier indiquant l’heure du cocktail. Chaque élément participe d’une chorégraphie invisible du service. Deux boutons discrets permettent d’appeler : l’un pour le champagne, l’autre pour le personnel. Le luxe véritable ne s’exhibe jamais.

La Voiture-Restaurant surprend par son ampleur théâtrale. Un plafond miroité, traversé d’arches qui démultiplient la lumière tamisée, crée une atmosphère d’intimité grandiose. Les fauteuils, profonds et enveloppants, invitent à s’attarder. Les lampes revisitent les modèles historiques avec une touche contemporaine. Mais l’innovation majeure se cache au fond : une paroi de verre dévoile la cuisine. Fini le service mystérieux venu de nulle part. Le voyageur assiste désormais à la chorégraphie des chefs, spectacle culinaire en temps réel. Un salon privé, orné des panneaux de marqueterie originaux, rappelle que le projet sait aussi préserver l’existant.


Les Suites poussent le raffinement jusqu’à l’intime. Les parois se parent de bois précieux et de cuir mural, ce dernier arborant le motif « rail » créé par Suzanne Lalique. Les têtes de lit, véritables tableaux textiles, mêlent broderies de bois, perles de nacre et cabochons de bronze. Au sol, la moquette « comète » invite à la rêverie. Des niches accueillent les panneaux Lalique restaurés. Des tablettes elliptiques offrent des reposoirs élégants pour un livre ou un verre de vin.
La magie opère à la tombée du jour. Par un système ingénieux, la Grande Transformation s’accomplit : le salon diurne cède la place à une chambre avec lit double de 2 × 1,40 mètres. Une porte coulissante révèle une salle de bain privative en marbre rouge et blanc, avec robinetterie chromée sur mesure. L’Orient-Express n’est plus un train : c’est un appartement ambulant, une retraite mobile traversant l’Europe.

Au sommet de la hiérarchie, la Suite Présidentielle occupe une voiture entière. Cinquante-cinq mètres carrés de splendeur absolue, accessibles par une entrée privative. Le fantasme ultime du voyage ferroviaire prend ici sa forme définitive : l’espace, la lumière, le silence, et l’Europe qui défile derrière les fenêtres.
Voir le train avant son départ
Inutile d’attendre 2027 pour approcher la légende. Jusqu’au 26 avril 2026, le Musée des Arts Décoratifs de Paris accueille l’exposition « 1925-2025, Cent ans d’Art Déco ». Dans la nef monumentale du musée, trois maquettes grandeur nature dévoilent les futurs intérieurs : bar, restaurant et suite. Face à elles, une cabine authentique de l’Étoile du Nord datant de 1926 établit le dialogue entre les époques.
L’exposition permet de découvrir les esquisses de Maxime d’Angeac, les échantillons de matériaux, les films tournés dans les ateliers des artisans. Une immersion rare dans les coulisses d’un projet hors normes. Près de mille œuvres Art Déco (mobilier, bijoux Cartier, objets d’art) complètent le parcours et replacent l’Orient-Express dans son contexte historique : celui d’une époque où le luxe rimait avec audace créative.
Informations pratiques
Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, Paris 1er
Du 22 octobre 2025 au 26 avril 2026
Tarif : 15 € (gratuit pour les moins de 26 ans)
Métro : Palais-Royal, Pyramides ou Tuileries
L’essence du voyage
Pourquoi l’Orient-Express fascine-t-il encore, à l’heure où l’avion relie Paris à Istanbul en trois heures ? Précisément parce qu’il offre ce que la vitesse interdit : la conscience du déplacement. À son bord, le voyageur ne se téléporte pas d’un point à un autre. Il traverse. Paysages des Alpes, plaines hongroises, lumières changeantes des Balkans. Chaque heure apporte son lot de découvertes. Le temps, compressé partout ailleurs, reprend ici ses droits.

En 2027, le train reprendra sa route mythique. Trois mille kilomètres de Paris à Istanbul, via Venise, Vienne et Budapest. Trois mille kilomètres pour réapprendre que voyager, ce n’est pas seulement arriver, c’est aussi partir, traverser, contempler. L’Orient-Express a toujours su marier fonction et beauté. Le projet de Maxime d’Angeac prolonge cette sagesse en démontrant qu’un chef-d’œuvre n’est jamais figé. Il évolue, dialogue avec son temps, se réinvente sans perdre son âme.
Tant qu’existera l’aspiration humaine au beau, au voyage comme transformation intérieure, l’Orient-Express restera l’étalon auquel tout luxe mobile se mesure. Non pas une relique du passé, mais une promesse toujours renouvelée.
Pour aller plus loin
- Orient Express : site officiel du projet 2027
- Exposition « 1925-2025, Cent ans d’Art Déco » au Musée des Arts Décoratifs, Paris
- Maxime d’Angeac : portfolio de l’architecte et directeur artistique
Ressources
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Architecte d’intérieur et chef de projet indépendant, j’allie expertise technique et sensibilité esthétique. Des travaux de structure aux finitions, j’ai développé une connaissance approfondie des matériaux, que je partage à travers l’écriture pour transmettre ma passion du design et de l’architecture
