Le Global Design (2010-2025) : Quand la créativité se mondialise et se localise simultanément
Le global design dans l’histoire du design contemporain
Le global design émerge dans les années 2010 comme réponse créative à un paradoxe : la mondialisation croissante des échanges et la résurgence simultanée des identités locales. Contrairement au design thinking (2000-2025) qui propose une méthodologie universelle, ou à l’éco-design (2000-2025) qui répond à une urgence planétaire commune, le global design célèbre la diversité, l’hybridation, le métissage créatif. Il s’oppose frontalement à l’hégémonie historique du design occidental – ce triangle Milan-Paris-New York qui a longtemps dicté les canons esthétiques mondiaux. Le global design cohabite avec la révolution numérique qui connecte instantanément designers de Lagos, São Paulo, Mexico City, Séoul, Mumbai, permettant collaborations transnationales impensables auparavant. Il dialogue également avec le renouveau de l’artisanat traditionnel, redécouvert et réinterprété par des créateurs utilisant technologies contemporaines. Cette mutation géographique et culturelle du design transforme profondément les références, les vocabulaires formels, les circuits de légitimation : le centre de gravité créatif se déplace, se multiplie, se décentralise irréversiblement.
En 2019, le Design Museum de Londres consacre une exposition majeure au design africain contemporain. Sur les cimaises, aux côtés de pièces de designers kenyans, nigérians, sud-africains, une phrase interpelle les visiteurs : « L’Afrique ne veut plus être le terrain d’expérimentation des designers occidentaux. Elle crée son propre langage. » Cette déclaration, simple en apparence, marque une rupture historique. Pendant plus d’un siècle, le design – cette discipline née avec la révolution industrielle européenne – est resté affaire occidentale, exportant ses canons esthétiques et fonctionnels vers le reste du monde comme vérités universelles.
Le global design des années 2010-2025 renverse cette hiérarchie. De São Paulo à Lagos, de Mexico City à Jakarta, de Séoul à Mumbai, de nouveaux hubs créatifs émergent, affirmant leurs identités spécifiques, leurs savoir-faire locaux, leurs visions alternatives du « bon design ». Ce mouvement ne relève pas du simple exotisme ou de l’appropriation culturelle. Il incarne une mutation profonde : la fin du monopole occidental sur la définition même de ce qu’est le design, l’émergence d’une véritable pluralité créative planétaire.
Cette révolution géographique du design s’accompagne d’une transformation conceptuelle. Le global design ne se contente pas d’additionner des styles nationaux. Il pratique l’hybridation créative, le métissage assumé, la contamination féconde entre traditions locales et technologies contemporaines. Un designer brésilien réinterprète le mobilier colonial portugais avec des techniques de fabrication numérique. Une créatrice nigériane traduit motifs yorubas en textiles imprimés 3D. Un collectif mexicain fusionne céramique précolombienne et design paramétrique. Ces pratiques « glocales » – à la fois globales et locales – inventent un nouveau vocabulaire formel planétaire, riche, divers, irréductible aux anciennes hiérarchies.
Le global design interroge également les circuits de légitimation. Qui décide qu’un objet relève du « design » plutôt que de l' »artisanat » ? Pourquoi une chaise danoise entre au MoMA quand un tabouret sénégalais reste confiné aux musées ethnographiques ? Ces questions, longtemps refoulées, explosent dans les années 2010-2025. Les biennales de design se multiplient sur tous les continents. Les écoles de design locales refusent de simplement reproduire les curriculums occidentaux. Les designers du Sud global revendiquent leurs héritages culturels non comme folklore nostalgique mais comme ressources créatives contemporaines.
Cette mutation transforme radicalement le paysage créatif mondial. Elle enrichit infiniment le vocabulaire formel disponible. Elle décentre les références, oblige l’Occident à reconnaître ses propres particularismes culturels plutôt que de les présenter comme universaux. Elle ouvre des possibilités inédites de collaborations transnationales, de fertilisations croisées, d’innovations hybrides. Le global design ne dissout pas les identités locales dans une soupe cosmopolite indifférenciée : il les affirme, les célèbre, les fait dialoguer dans une polyphonie créative planétaire.
Essence et philosophie : comprendre le global design
Du global au glocal : dépasser les oppositions binaires
Le terme « global design » pourrait suggérer une homogénéisation mondiale, un style international uniformisant qui écraserait les particularités locales. C’est précisément l’inverse. Le global design contemporain repose sur le concept de « glocalisation » : la capacité à être simultanément global et local, universel et particulier, connecté mondialement tout en profondément ancré dans un territoire spécifique.
Cette approche refuse l’opposition binaire entre tradition et modernité, entre artisanat et technologie, entre identité locale et connexion globale. Un designer sud-coréen peut mobiliser techniques ancestrales de laque tout en intégrant technologies numériques de pointe. Une créatrice mexicaine peut s’inspirer de motifs aztèques tout en produisant pour un marché international via plateformes e-commerce. Un collectif kenyan peut fabriquer localement avec matériaux récupérés tout en collaborant avec des studios européens via visioconférence.
Le global design valorise ces hybridations comme sources de créativité plutôt que comme contradictions à résoudre. Il reconnaît que l’authenticité culturelle n’est pas fixité muséale mais processus vivant d’adaptation, transformation, réinterprétation. Les cultures ne sont pas essences immuables mais flux dynamiques qui s’enrichissent mutuellement.
La décolonisation du design : repenser les hiérarchies
Le global design s’inscrit dans un mouvement plus large de décolonisation des savoirs et des pratiques. Pendant plus d’un siècle, le design a fonctionné selon une géographie implicite des valeurs : le Nord produit le design (sophistiqué, conceptuel, légitime) ; le Sud produit l’artisanat (traditionnel, manuel, folklorique). Cette distinction, apparemment neutre, perpétue en réalité des hiérarchies coloniales.
Des penseurs critiques comme Arturo Escobar, Walter Mignolo ou Ramia Mazé analysent comment le design occidental s’est construit sur l’effacement ou la minoration des pratiques créatives non-occidentales. Le Bauhaus célébré comme origine du design moderne ignorait superbement les traditions constructives africaines, asiatiques, latino-américaines pourtant millénaires. Le design scandinave érigé en modèle universel de fonctionnalisme ne représente qu’une solution culturellement spécifique parmi d’autres possibles.
Décoloniser le design implique plusieurs gestes. Reconnaître la validité épistémologique de multiples façons de concevoir et produire des objets. Questionner les critères qui définissent ce qui mérite le label « design » versus « artisanat ». Redistribuer les circuits de légitimation culturelle : pourquoi Milan et Paris organisent-ils les semaines du design qui font référence mondiale ? Valoriser les savoir-faire locaux non comme patrimoine fossilisé mais comme ressources créatives contemporaines.
Cette décolonisation ne vise pas à inverser simplement les hiérarchies (le Sud serait maintenant supérieur au Nord) mais à les démanteler : reconnaître une réelle pluralité d’approches, aucune intrinsèquement supérieure aux autres, chacune portant sagesses et limites spécifiques.
L’hybridation créative comme méthodologie
Le global design pratique systématiquement l’hybridation : croiser techniques traditionnelles et technologies contemporaines, fusionner références culturelles multiples, mélanger savoir-faire artisanaux et production industrielle. Cette approche dépasse le simple multiculturalisme (juxtaposition respectueuse de cultures séparées) pour créer des synthèses inédites, des « tiers espaces » créatifs.
L’hybridation peut opérer à plusieurs niveaux. Matériellement : combiner fibres végétales locales avec composites high-tech. Techniquement : associer tissage manuel ancestral et impression 3D. Formellement : fusionner motifs traditionnels et esthétique numérique. Conceptuellement : intégrer cosmologies non-occidentales (animisme, pensée circulaire) dans le processus de design.
Ces hybridations ne sont pas simples ornements exotiques appliqués sur des structures occidentales. Elles transforment en profondeur les objets, leurs usages, leurs significations. Une chaise conçue selon principes de design japonais (rapport au sol, postures corporelles spécifiques) diffère fondamentalement d’une chaise occidentale même si toutes deux remplissent fonction de siège. Un textile créé selon cosmologie andine (réciprocité avec la nature, tissage comme acte spirituel) porte sens différent d’un tissu occidental même de facture similaire.
La connexion globale au service des identités locales
Paradoxalement, la mondialisation numérique – souvent accusée d’homogénéiser les cultures – permet au global design d’affirmer les spécificités locales. Internet, réseaux sociaux, plateformes collaboratives connectent designers de tous continents, permettent visibilité internationale sans nécessiter validation par institutions occidentales traditionnelles.
Un designer basé à Lagos peut désormais montrer son travail mondialement via Instagram, vendre via plateformes e-commerce, collaborer avec pairs de Tokyo ou São Paulo via outils numériques. Cette désintermédiation contourne les anciens gatekeepers (galeries, éditeurs, médias occidentaux) qui filtraient ce qui méritait attention internationale.
Les réseaux sociaux créent également communautés transnationales de designers partageant préoccupations communes : design décolonial, pratiques durables adaptées au Sud global, valorisation artisanat, innovation sociale. Ces réseaux horizontaux génèrent solidarités, échanges de savoirs, collaborations qui ne passent plus nécessairement par centres occidentaux.
La technologie numérique permet aussi documentation et préservation de savoir-faire menacés. Des designers créent archives numériques de techniques artisanales, tutoriels vidéo transmettant gestes ancestraux, bases de données de motifs traditionnels librement accessibles. Cette numérisation ne fige pas les traditions mais les rend disponibles pour réinterprétations contemporaines.
Généalogie d’une mutation géographique
Années 1950-1980 : les précurseurs oubliés
L’idée d’un design non-occidental n’est pas nouvelle, mais elle fut longtemps marginalisée. Dès les années 1950-1960, des créateurs du Sud global proposaient visions alternatives. Au Brésil, Lina Bo Bardi, architecte et designer d’origine italienne, s’immerge dans la culture populaire brésilienne, valorise l’artisanat nordeste, conçoit mobilier inspiré des pratiques vernaculaires. Son travail, radical pour l’époque, reste longtemps ignoré des histoires officielles du design.
En Inde, Charles et Ray Eames, invités par le gouvernement en 1958, produisent le « India Report » recommandant de développer un design enraciné dans traditions locales plutôt que d’importer modèles occidentaux. Ce rapport visionnaire sera largement ignoré, l’Inde privilégiant modernisation occidentalisante.
Au Japon, le mouvement Mingei (artisanat populaire) porté par Soetsu Yanagi valorise dès les années 1920-1930 objets quotidiens anonymes contre design d’auteur. Cette philosophie influencera designers japonais comme Sori Yanagi ou Naoto Fukasawa, créant esthétique distincte du modernisme occidental.
Ces précurseurs partagent conviction : le design authentique doit s’enraciner dans cultures locales, savoir-faire vernaculaires, besoins spécifiques des populations. Mais leur message, dans un monde encore dominé par centres occidentaux, peine à s’imposer.
Années 1990-2000 : émergence des tigres asiatiques
Les années 1990 marquent l’émergence économique des « tigres asiatiques » (Corée du Sud, Taiwan, Singapour) et leur montée en puissance créative. Ces pays, longtemps cantonnés à la production manufacturière pour marques occidentales, développent industries créatives propres.
La Corée du Sud illustre particulièrement cette mutation. Dans les années 1980, le pays fabrique produits pour marques étrangères. Les années 1990-2000 voient émergence de marques coréennes (Samsung, LG) investissant massivement le design. Seoul devient hub créatif, ses designers fusionnant minimalisme contemporain et sensibilité esthétique coréenne (lignes épurées, matériaux naturels, rapport à la nature).
Le Japon, déjà présent sur la scène design depuis les années 1960 (Isamu Noguchi, Shiro Kuramata), consolide sa position avec génération de designers internationalement reconnus : Naoto Fukasawa, Tokujin Yoshioka, Nendo. Leur travail prouve qu’on peut être global sans renoncer à son identité culturelle.
Cette période voit également émergence d’événements design hors Occident : Design Indaba au Cap (depuis 1995), Beijing Design Week (2009). Ces plateformes offrent visibilité internationale à créateurs locaux.
Années 2010 : la révolution numérique démocratise l’accès
Les années 2010 constituent tournant décisif. La révolution numérique – smartphones, réseaux sociaux, impression 3D, fabrication numérique – démocratise accès aux outils de création, production, diffusion. Un designer de Nairobi peut désormais accéder aux mêmes logiciels qu’un studio milanais, montrer son travail mondialement via Instagram, fabriquer prototypes avec imprimante 3D relativement accessible.
Cette décennie voit explosion de biennales, festivals, semaines du design sur tous continents : Lagos Design Week (2012), Mexico Design Week (2009), Designblok Prague (1999 mais expansion dans années 2010), Dutch Design Week s’internationalisant. Ces événements ne se contentent plus d’importer design occidental : ils célèbrent créations locales.
Les institutions occidentales commencent également reconnaissance. Le Victoria & Albert Museum de Londres expose design africain contemporain. Le Cooper Hewitt de New York consacre expositions au design latino-américain. Le Design Museum Holon en Israël devient plateforme pour design moyen-oriental. Cette légitimation institutionnelle, bien que tardive, accélère visibilité globale.
Parallèlement, les critiques postcoloniales et décoloniales se structurent académiquement. Des chercheurs comme Arturo Escobar (« Designs for the Pluriverse », 2018), Tony Fry, Ramia Mazé théorisent nécessité de pluraliser le design, reconnaître multiples ontologies du faire et créer.
2015-2025 : affirmation et maturité
La période 2015-2025 voit affirmation pleine et entière du global design. Les designers du Sud global ne cherchent plus validation occidentale : ils créent leurs propres réseaux, institutions, circuits économiques. Des marques africaines, latino-américaines, asiatiques s’exportent avec succès. Des studios de design Lagos, São Paulo, Mexico City, Bangkok collaborent d’égal à égal avec pairs européens ou américains.
Le vocabulaire change également. On parle moins de « design émergent » (terme condescendant suggérant retard à combler) que de « design pluriversel », reconnaissant multiplicité légitime d’approches. Le design africain n’est plus « exotique » mais simplement « africain », porteur de logiques propres aussi valides que scandinavisme ou minimalisme japonais.
Cette période voit aussi maturation critique : les designers du Sud global questionnent leurs propres pratiques, évitent folklore facile ou exotisme autocentré. Ils développent approches sophistiquées intégrant héritages locaux sans les fétichiser, utilisant technologies contemporaines sans technophilie naïve, s’adressant à marchés globaux sans renier identités spécifiques.
Les nouveaux hubs créatifs planétaires
Lagos : l’épicentre créatif africain
Lagos, mégapole nigériane de plus de 20 millions d’habitants, s’impose dans les années 2010 comme capitale créative de l’Afrique. La ville incarne parfaitement l’énergie du global design : chaos apparent, créativité débordante, système D érigé en méthodologie, hybridations audacieuses.
Lagos Design Week, lancé en 2012, devient événement continental majeur. Pendant une semaine, la ville vibre expositions, conférences, workshops célébrant design africain contemporain. L’événement refuse double écueil : ni folklore nostalgique, ni copie servile de modèles occidentaux. Il présente designers qui réinterprètent traditions (motifs yorubas, techniques artisanales hausa) avec outils contemporains (impression 3D, design paramétrique, matériaux innovants).
Des studios comme Ilé-Ilà, fondé par Tola Akerele, créent mobilier fusionnant esthétique nigériane et fonctionnalité contemporaine. Leurs pièces utilisent bois tropicaux locaux, s’inspirent de motifs traditionnels adinkra, intègrent savoir-faire d’artisans locaux tout en répondant à standards qualité internationaux.
Lagos incarne également philosophie du « make do » – créer avec moyens disponibles, recycler, bricoler, innover par nécessité. Cette contrainte devient force créative : designers lagosiens excellent dans upcycling, transformation de déchets en objets design, utilisation ingénieuse de matériaux locaux bon marché.
La ville développe aussi scène de design social : créateurs travaillant avec communautés marginalisées, développant solutions adaptées à contextes locaux (cuisinières économes, systèmes d’assainissement, mobilier pour espaces contraints). Ce design « from below » questionne élitisme souvent associé à la discipline.
São Paulo : l’avant-garde latino-américaine
São Paulo, poumon économique du Brésil, s’affirme comme capitale créative latino-américaine. La ville hérite d’une riche tradition design : l’héritage de Lina Bo Bardi, le modernisme brésilien, la créativité des favelas, le métissage culturel afro-européen-indigène.
Le design paulista contemporain se caractérise par sophistication technique, sensualité formelle, conscience sociale. Les frères Campana (Humberto et Fernando) incarnent cette approche : leurs créations fusionnent artisanat brésilien (favela furniture faite de bric et broc) et reconnaissance internationale (collections pour Alessi, Edra, Louis Vuitton). Ils prouvent qu’identité locale et succès global ne s’opposent pas.
São Paulo Design Week, lancé en 2006, devient événement de référence pour Amérique Latine. La ville abrite également musées (Museu da Casa Brasileira), écoles renommées, studios innovants. Elle développe scène de design durable particulièrement active : utilisation de bois certifiés, valorisation de fibres végétales amazoniennes, collaborations avec communautés indigènes.
Le design brésilien excelle également dans mobilier outdoor, reflétant culture de l’espace public, climat tropical, vie sociale extérieure. Des marques comme Tidelli exportent mondialement, prouvant que design adapté à contexte local peut séduire marchés internationaux.
São Paulo incarne aussi tensions du global design : gentrification via design, risque d’exotisation de la pauvreté (favela aesthetic), question de l’appropriation culturelle quand designers blancs utilisent références afro-brésiliennes ou indigènes. Ces débats, loin d’être résolus, nourrissent réflexion critique essentielle.
Mexico City : entre héritage précolombien et avant-garde
Mexico City conjugue 3000 ans d’histoire créative : héritage précolombien (aztèque, maya), période coloniale espagnole, modernisme mexicain (Luis Barragán), art populaire exubérant. Cette stratification culturelle génère richesse créative unique.
Le design mexicain contemporain se caractérise par rapport complexe à la tradition. Les créateurs ne se contentent pas de citer folklore : ils réinterprètent profondément. Pedro Reyes crée sculptures-instruments fusionnant cosmologie précolombienne et critique politique. EWE Studio travaille verre soufflé et céramique avec esthétique contemporaine tout en collaborant avec artisans détenteurs de techniques ancestrales.
Le collectif Pirwi, fondé par Rodrigo Camacho Amezcua, illustre approche glocale exemplaire. Leurs projets partent recherches ethnographiques sur artisanats mexicains (céramique de Oaxaca, tissage de Chiapas, travail du cuir de Jalisco), qu’ils réinterprètent avec designers contemporains. Le résultat : objets ancrés territorialement mais dialoguant avec design international.
Mexico Design Week, Design House et autres événements positionnent la ville comme hub créatif majeur. La scène mexicaine se distingue par refus de l’amnésie culturelle : plutôt que table rase moderniste, elle assume palimpseste, superposition de références temporelles multiples.
Le design mexicain excelle également dans travail de la couleur – héritage direct de cultures préhispaniques et art populaire. Loin du minimalisme monochrome dominant design occidental, il célèbre palettes vibrantes, saturées, joyeuses qui influencent désormais tendances globales.
Séoul : high-tech et tradition coréenne
Séoul représente synthèse unique : économie ultra-technologique (Samsung, LG), traditions esthétiques millénaires (céramique, laque, architecture hanok), urbanisme hyper-dense, culture pop globale (K-pop, K-drama). Cette ville incarne tension productive entre modernité accélérée et attachement aux racines.
Le design coréen contemporain se caractérise par minimalisme raffiné, attention aux matériaux, intégration nature-culture. Des designers comme Seung-Yong Song réinterprètent mobilier traditionnel coréen (bancs, tables basses, paravents) avec techniques contemporaines et matériaux high-tech. Leurs créations honorent principes esthétiques coréens (sobriété, équilibre, harmonie) tout en étant résolument modernes.
Seoul Design Festival et DDP (Dongdaemun Design Plaza), bâtiment futuriste de Zaha Hadid, positionnent la ville comme capitale design asiatique. Le gouvernement coréen investit massivement industries créatives, considérant design comme actif stratégique national.
Le design coréen excelle dans électronique grand public : smartphones, téléviseurs, appareils ménagers combinant innovation technologique et design soigné. Cette réussite prouve qu’on peut rivaliser avec Apple ou Dyson en cultivant identité esthétique propre.
Séoul développe également scène de design social : solutions pour vieillissement population, densité urbaine extrême, pression sociale. Des designers créent espaces de respiration urbains, mobilier adaptable, systèmes favorisant connexions humaines dans mégapole anonyme.
D’autres hubs émergents : Mumbai, Nairobi, Istanbul, Jakarta
Mumbai développe scène design dynamique fusionnant héritage colonial britannique, traditions artisanales indiennes millénaires, énergie de Bollywood. Des studios comme Nudes (fondé par Nuru Karim) créent architecture et design intégrant climat tropical, matériaux locaux, savoir-faire régionaux.
Nairobi s’affirme comme hub est-africain. La ville abrite Design Indaba (branche kenyane), studios innovants travaillant upcycling (Studio Propeller transforme pneus usagés en sièges design), collaborations avec communautés masaï réinterprétant perles traditionnelles.
Istanbul, pont entre Europe et Asie, cultive identité hybride. Le design turc contemporain réinterprète motifs ottomans, techniques artisanales anatoliennes (céramique d’Iznik, tapis kilim) avec esthétique contemporaine. Istanbul Design Biennial devient événement de référence.
Jakarta émerge comme hub sud-est asiatique. La scène indonésienne valorise artisanats locaux (batik, vannerie, travail du bambou) tout en développant design contemporain adapté à climat équatorial, culture musulmane, urbanisme chaotique de mégapole.
Figures et collectifs du design global
Les frères Campana : pionniers du design brésilien global
Humberto (1953-2022) et Fernando Campana (né en 1961) incarnent l’ascension du design brésilien sur scène internationale. Formés à São Paulo – Humberto en droit, Fernando en architecture –, ils fondent Estúdio Campana en 1984, développant langage formel unique.
Leur approche révolutionne le design brésilien : plutôt que copier modernisme européen, ils puisent dans culture populaire brésilienne, systèmes D des favelas, artisanat local. Leur fauteuil Favela (1991), assemblage chaotique de morceaux de bois récupérés, choque puis fascine. Il prouve qu’esthétique de la nécessité, créativité de la contrainte peuvent générer objets d’une beauté saisissante.
Les Campana collaborent avec artisans brésiliens : tisseuses de fibres végétales, vanniers, ferronniers. Cette approche valorise savoir-faire locaux tout en les intégrant circuits design international. Leurs créations – chaise Sushi (mix de tissus colorés), fauteuil Banquete (peluches assemblées) – fusionnent high et low, luxe et récup, sophistication et spontanéité.
Leur succès international – collections pour Alessi, Edra, Fendi, expositions MoMA et Centre Pompidou – prouve qu’identité locale forte peut séduire marchés globaux. Ils ouvrent voie à génération de designers brésiliens assumant leurs racines.
Neri Oxman : le design computationnel transculturel
Bien que basée au MIT, Neri Oxman (née en 1976 en Israël) incarne dimension globale par son approche transcendant frontières disciplinaires et culturelles. Son travail en « Material Ecology » intègre influences multiples : minimalisme japonais, pensée systémique, cosmologies non-occidentales valorisant interconnexion nature-culture.
Oxman collabore avec artisans japonais (maîtres verriers, experts en céramique), scientifiques de tous continents, ingénieurs de diverses cultures. Ses projets – comme Silk Pavilion co-créé avec vers à soie – questionnent division occidentale nature/culture, proposant design véritablement symbiotique avec vivant.
Son approche illustre possibilité d’un design global non comme domination d’un centre mais comme polyphonie de savoirs : biologie, design, artisanat, computation, spiritualité se fécondent mutuellement.
Ini Archibong : le designer afrofuturiste
Ini Archibong, designer américain d’origine nigériane né en 1983, incarne nouvelle génération qui assume pleinement héritages africains tout en opérant sur scène globale. Formé à Art Center College of Design (Pasadena) puis ECAL (Lausanne), Archibong développe langage formel fusionnant références africaines (formes organiques, spiritualité, artisanat), science-fiction, technologies avancées.
Son travail illustre l’afrofuturisme appliqué au design : réappropriation de la technologie par imaginaires africains, refus de l’opposition tradition/modernité. Ses créations pour Hermès, Swarovski, Knoll mêlent sophistication technique extrême et sensibilité esthétique profondément enracinée dans cultures africaines.
Archibong collabore avec artisans africains, valorise savoir-faire locaux, mais refuse exotisme facile. Son design afrofuturiste imagine futurs possibles où Afrique n’est pas réceptrice passive de modernité occidentale mais créatrice de ses propres trajectoires technologiques et esthétiques.
Studio Swine : nomadisme créatif et matériaux locaux
Studio Swine (Super Wide Interdisciplinary New Explorers), fondé par Alexander Groves (britannique) et Azusa Murakami (japonaise), incarne approche nomade du global design. Plutôt que s’installer dans métropole créative, ils voyagent mondialement, créant projets site-specific valorisant matériaux et savoir-faire locaux.
Leur projet « Can City » (2014) transforme canettes en aluminium récupérées en Amérique Latine en tabourets, valorisant économie informelle du recyclage. « Gyrecraft » (2016) utilise plastique océanique collecté pour créer mobilier en mer même, via bateau-atelier mobile. Cette approche questinne centralisation de la production design, propose modèles distribués, localisés, adaptés à contextes spécifiques.
Studio Swine démontre que global design ne signifie pas style universel mais méthodologie adaptable : comprendre ressources locales, savoir-faire existants, besoins spécifiques, puis créer solutions contextualisées réplicables ailleurs avec adaptations.
Formafantasma : archéologie des matériaux et récits globaux
Andrea Trimarchi et Simone Farresin, duo italien basé aux Pays-Bas formant Studio Formafantasma, développent approche de recherche design explorant dimensions historiques, politiques, coloniales des matériaux.
Leur projet « Ore Streams » (2017) analyse flux globaux de déchets électroniques, révélant comment pays riches externalisent pollution vers Sud global. « Cambio » (2020) explore industrie du bois, dévoilant héritages coloniaux, extractivisme, déforestation. Cette approche critique questionne complicité du design dans systèmes économiques inégalitaires, chaînes d’approvisionnement opaques.
Formafantasma démontre que penser globalement implique comprendre interconnexions matérielles, flux économiques, rapports de pouvoir structurant production design. Leur travail incarne dimension politique essentielle du global design.
Pratiques et innovations du design global
L’artisanat augmenté : tradition rencontre technologie
Une pratique centrale du global design consiste à « augmenter » artisanats traditionnels par technologies contemporaines, créant hybrides inédits. Cette approche refuse opposition binaire artisanat/industrie pour inventer tiers espace de production.
Au Mexique, le collectif Pirwi scanne techniques ancestrales de tissage puis les réinterprète via design paramétrique, créant motifs impossibles manuellement mais tissés traditionnellement. En Inde, des designers impriment 3D moules permettant artisans de couler céramiques aux géométries complexes inaccessibles au tour traditionnel. Au Japon, maîtres laqueurs collaborent avec designers numériques pour créer surfaces aux effets visuels inédits.
Ces hybridations ne « modernisent » pas condescendamment artisanat (comme si celui-ci était arriéré). Elles reconnaissent que savoir-faire manuel et outils numériques possèdent logiques propres, capacités spécifiques. Leur combinaison génère possibilités créatives inaccessibles à chacun séparément.
L’artisanat augmenté résout aussi enjeu économique : comment artisans peuvent-ils survivre face production industrielle de masse ? En créant objets à haute valeur ajoutée, uniques ou petite série, combinant excellence technique manuelle et innovation formelle permise par numérique.
Le design décolonial : repenser les processus de création
Le design décolonial ne se limite pas à esthétiques non-occidentales. Il questionne processus mêmes de design : qui définit les problèmes ? Pour qui conçoit-on ? Qui bénéficie économiquement des créations ?
Des collectifs comme Diseño Social en Amérique Latine pratiquent co-design radical : travailler AVEC communautés, pas POUR elles. Les designers deviennent facilitateurs permettant aux communautés de concevoir solutions adaptées à leurs besoins, plutôt qu’experts parachutés imposant visions extérieures.
Cette approche questionne aussi propriété intellectuelle. Quand designer occidental utilise motifs africains, qui possède droits sur création résultante ? Le design décolonial propose modèles alternatifs : royalties pour communautés sources, co-propriété, licences ouvertes permettant réappropriation locale.
Le design décolonial intègre également épistémologies non-occidentales : pensée circulaire plutôt que linéaire, approches holistiques plutôt qu’analytiques, valorisation du qualitatif plutôt que quantitatif seul. Il reconnaît qu’il existe multiples façons valides de penser design, aucune universellement supérieure.
Les matériaux vernaculaires réinventés
Le global design redécouvre et valorise matériaux locaux, vernaculaires, souvent méprisés par modernisme occidental privilégiant béton, acier, verre.
En Afrique, designers explorent terre crue, fibres végétales (raphia, sisal), bois tropicaux durables. Des architectes comme Diébédo Francis Kéré (Burkina Faso, Prix Pritzker 2022) démontrent que terre compressée peut créer architecture contemporaine sophistiquée, climatiquement adaptée, économique.
En Asie du Sud-Est, le bambou – longtemps considéré « pauvre » – devient matériau high-tech. Des designers comme Elora Hardy (Bali) créent structures architecturales audacieuses entièrement en bambou, prouvant performances structurelles, durabilité, beauté de ce matériau renouvelable.
En Amérique Latine, fibres végétales amazoniennes (buriti, tucum, carnaúba) sont intégrées composites contemporains, créant matériaux biosourcés performants. Des designers travaillent avec communautés indigènes détenant savoirs sur extraction, traitement de ces fibres.
Cette valorisation de matériaux vernaculaires n’est pas nostalgique mais stratégique : réduire dépendance aux importations, utiliser ressources localement abondantes, créer emplois régionaux, réduire empreinte carbone transport. Elle répond aussi à urgence écologique : matériaux biosourcés, renouvelables, culturellement appropriés.
Les collaborations transnationales horizontales
Le global design favorise collaborations transnationales mais selon modèle horizontal plutôt qu’hiérarchique. Plutôt que centre occidental commandant production périphérique, émergent réseaux de pairs collaborant d’égal à égal.
Des plateformes comme Design Indaba (Afrique du Sud) connectent designers africains, asiatiques, latino-américains, facilitant échanges Sud-Sud sans intermédiation occidentale. Ces collaborations génèrent innovations impossibles dans cadres Nord-Sud traditionnels.
Des designers nigérians collaborent avec pairs indonésiens sur textiles fusionnant batik et adire. Des studios mexicains et sud-coréens co-créent céramiques hybrides. Ces échanges horizontaux enrichissent mutuellement pratiques sans reproduire dominations coloniales.
Internet facilite ces collaborations : visioconférences, partage de fichiers numériques, prototypage distribué. Un designer de São Paulo peut collaborer avec artisan de Nairobi, fabriquer localement, distribuer mondialement via plateformes e-commerce.
Comprendre et adopter le global design
Pour les designers : cultiver humilité culturelle
Pratiquer global design exige d’abord humilité culturelle : reconnaître que votre formation, vos références, vos méthodes ne sont pas universelles mais culturellement situées. Un designer formé au Bauhaus ou à la d.school de Stanford possède outils puissants mais partiels. D’autres approches – design thinking africain, philosophies asiatiques du faire, pratiques latino-américaines – offrent sagesses complémentaires.
Cette humilité implique écoute active. Avant d’intervenir dans contexte culturel non familier, observer longuement, questionner présupposés, comprendre logiques locales. Le « bon design » n’est pas universel : ce qui fonctionne en Scandinavie peut échouer en Afrique de l’Ouest. Les besoins, usages, esthétiques, contraintes diffèrent radicalement.
Cultiver humilité signifie aussi questionner sa légitimité. Un designer occidental utilisant motifs africains : est-ce appropriation ou appréciation ? Collaboration équitable ou extraction ? Ces questions inconfortables méritent réflexion honnête plutôt qu’évitement.
Privilégier collaborations équitables
Si vous collaborez avec artisans, communautés, designers d’autres cultures, structurer collaboration équitable devient impératif éthique et créatif.
Équitable signifie : rémunération juste (pas exploitation de main d’œuvre « exotique » bon marché), reconnaissance créative (co-signature, pas « inspiration » anonyme), partage de propriété intellectuelle (royalties si commercialisation), transfert de compétences (formation réciproque, pas extraction unidirectionnelle de savoir-faire).
Équitable implique aussi durée : relations à long terme plutôt que projets extractifs ponctuels. Construire confiance, comprendre mutuellement, co-créer réellement nécessite temps, engagement, réciprocité.
Des modèles inspirants existent : designers partageant revenus avec communautés artisanales, co-propriété de marques, fondations reversant bénéfices à territoires d’origine. Ces approches démontrent que commerce et éthique peuvent s’aligner.
Étudier au-delà du canon occidental
Les formations design occidentales enseignent souvent histoire centrée Europe-Amérique du Nord : Bauhaus, modernisme, postmodernisme, design scandinave. Cette narration ignore contributions massives d’autres cultures.
Adopter perspective global design implique auto-éducation : étudier design africain, asiatique, latino-américain, moyen-oriental. Lire théoriciens non-occidentaux (Arturo Escobar, Gui Bonsiepe, Ezio Manzini). Visiter biennales hors Occident. Suivre designers du Sud global sur réseaux sociaux. Consulter ressources comme Design Museum documentant design global.
Cette éducation révèle que beaucoup « d’innovations » occidentales ont précédents ailleurs : minimalisme « japonais » existait dans Chine ancienne, design durable pratiqué par cultures indigènes depuis millénaires, esthétiques afrofuturistes anticipées dans cultures africaines traditionnelles.
Élargir références enrichit pratique créative : nouveaux vocabulaires formels, approches méthodologiques alternatives, philosophies du faire différentes. Un designer nourri uniquement de modernisme occidental produit travail plus limité qu’un designer exposé à multiples traditions.
Pour les consommateurs : valoriser diversité créative
Les consommateurs façonnent marché design par leurs choix d’achat. Valoriser global design implique soutenir créateurs de tous continents, refuser homogénéisation esthétique.
Acheter design global signifie : privilégier pièces produites localement dans leurs régions d’origine plutôt que copies occidentales, soutenir marques pratiquant commerce équitable, valoriser savoir-faire artisanaux menacés, accepter payer prix juste reflétant travail et expertise.
Cela implique aussi curiosité : découvrir designers inconnus plutôt que suivre uniquement stars établies, visiter boutiques proposant design non-occidental, explorer plateformes e-commerce connectant directement créateurs Sud global et consommateurs mondiaux.
Valoriser diversité signifie enfin accepter esthétiques différentes : ne pas tout juger selon critères minimalistes scandinaves ou modernistes occidentaux. Une chaise confortable selon standards japonais diffère d’une chaise occidentale. Un textile vibrant mexicain obéit à logiques coloristiques autres que sobriété nordique. Cette diversité enrichit nos environnements quotidiens.
Pour les institutions : décoloniser collections et curriculums
Musées, écoles de design, médias spécialisés portent responsabilité dans perpétuation ou transformation des hiérarchies design.
Décoloniser collections muséales implique : acquérir design contemporain non-occidental, recontextualiser objets non-européens (cesser de les catégoriser « artisanat » vs « design »), organiser expositions commissariées par experts locaux plutôt que regards occidentaux, restituer objets acquis dans contextes coloniaux.
Décoloniser enseignement signifie : diversifier histoires du design enseignées, inviter designers non-occidentaux comme enseignants, encourager étudiants à étudier à l’étranger hors Europe-Amérique du Nord, intégrer épistémologies non-occidentales dans pédagogie.
Médias design peuvent amplifier voix diverses : couvrir biennales hors capitales occidentales, interviewer designers de tous continents, publier critiques écrits par auteurs du Sud global, questionner propres biais éditoriaux.
Ces transformations institutionnelles, bien qu’imparfaites et progressives, légitiment global design, transforment imaginaires collectifs, ouvrent possibilités pour générations futures.
Épilogue : vers un design véritablement planétaire
Le global design des années 2010-2025 a profondément transformé géographie et imaginaires du design. Des hubs créatifs émergent sur tous continents. Des designers du Sud global accèdent à reconnaissance internationale. Les vocabulaires formels se diversifient. Les hiérarchies s’assouplissent. Cette mutation, bien que partielle et inégale, marque rupture historique irréversible.
Pourtant, le chemin vers design véritablement décolonisé, équitable, pluriel reste long. Les structures de pouvoir évoluent lentement. Les principales foires, médias, musées design restent largement occidentaux. Les flux économiques demeurent asymétriques : Sud global produit souvent, Nord global commercialise et capte valeur. Les formations design les plus prestigieuses concentrent encore Europe-Amérique du Nord, perpétuant canons esthétiques et méthodologiques occidentaux.
Le risque existe également que global design devienne simple opportunisme commercial : exotisme marketé, folklore décoratif, diversité superficielle sans transformation structurelle. Certaines marques occidentales pratiquent « global washing » – afficher diversité en surface tout en maintenant contrôle et bénéfices au centre.
Face à ces limites, plusieurs défis structurent l’avenir du global design. Premier défi : redistribution économique. Comment garantir que designers et artisans du Sud global bénéficient équitablement de valeur créée ? Les modèles de commerce équitable, propriété collective, coopératives de designers offrent pistes mais nécessitent scaling et institutionnalisation.
Deuxième défi : légitimation culturelle. Qui décide ce qui constitue « bon design » ? Les institutions occidentales conservent pouvoir de consécration disproportionné. Développer institutions de légitimation alternatives – biennales, prix, publications basés Sud global – devient crucial. Mais attention aux reproductions : créer nouvelles hiérarchies rigides ne fait que déplacer le problème.
Troisième défi : formation et transmission. Comment former designers maîtrisant techniques contemporaines tout en s’enracinant dans héritages locaux ? Les écoles design doivent inventer pédagogies alternatives, refusant colonisation intellectuelle sans tomber dans repli identitaire. L’enjeu : cultiver créateurs capables de naviguer fluidement multiple références culturelles.
Quatrième défi : durabilité écologique. Le global design doit s’articuler avec éco-design : valoriser matériaux locaux réduit empreinte transport, savoir-faire artisanaux souvent plus durables que production industrielle de masse, cultures non-occidentales portent souvent relations nature plus équilibrées. Mais éviter romantisation : pauvreté n’est pas vertu écologique, Sud global mérite développement sans répéter erreurs extractivistes du Nord.
Cinquième défi : technologies et accès. La révolution numérique démocratise outils design mais creuse simultanément fracture numérique. Garantir accès équitable à logiciels, formations en ligne, fab labs, imprimantes 3D nécessite politiques publiques volontaristes, investissements infrastructure, transferts technologiques.
Malgré ces défis, l’horizon du global design demeure prometteur. Imaginez design véritablement planétaire où créateur kenyan, brésilien, indonésien, mexicain jouissent de même reconnaissance qu’italien ou danois. Où références esthétiques mobilisent équitablement traditions africaines, asiatiques, latino-américaines, européennes. Où collaborations transnationales enrichissent mutuellement pratiques sans domination. Où multiples façons de concevoir, produire, utiliser objets coexistent et dialoguent.
Ce design pluriversel – pour reprendre terme d’Arturo Escobar – ne dissout pas diversités dans universalisme abstrait mais les célèbre comme richesse. Il reconnaît qu’il n’existe pas UN design mais DES designs, pluriels, situés, contextuels. Que chaque culture développe sagesses spécifiques sur matériaux, formes, usages, esthétiques. Que ces sagesses, plutôt que s’exclure, peuvent se féconder mutuellement.
Le global design du XXIe siècle nous enseigne finalement humilité et ouverture. Humilité : reconnaître que notre tradition design – quelle qu’elle soit – n’épuise pas possibilités créatives humaines. Ouverture : curiosité authentique pour approches différentes, volonté d’apprendre, capacité à se transformer au contact de l’altérité.
Cette mutation culturelle dépasse largement design stricto sensu. Elle participe transformation plus large vers monde véritablement multipolaire, où Occident cesse de se penser centre universel, où multiples centres coexistent, où périphéries deviennent nouveaux foyers créatifs. Le design, par sa matérialité, sa visibilité quotidienne, sa capacité à incarner valeurs et visions, joue rôle emblématique dans cette transformation civilisationnelle.
L’avenir du design sera global et local, high-tech et artisanal, enraciné et nomade, ou ne sera pas. Cette complexité, loin d’être problème à résoudre, constitue richesse à cultiver. Elle ouvre possibilités créatives infinies, dialogues féconds, innovations imprévisibles. Elle nous rappelle que diversité humaine – loin d’être obstacle à surmonter – représente notre plus précieux atout collectif.

Entrepreneur digital et artisan d’art, je mets à profit mon parcours atypique pour partager ma vision du design de luxe et de la décoration d’intérieur, enrichie par l’artisanat, l’histoire et la création contemporaine. Depuis 2012, je travaille quotidiennement dans mon atelier au bord du lac d’Annecy, créant des intérieurs sur mesure pour des décorateurs exigeants et des clients privés.
