Adrien Desrues : Quand le bois devient langage
Rencontre avec un artisan d’art qui inscrit l’ébénisterie contemporaine à la frontière du design et de l’architecture.
Dans un atelier partagé au cœur de Lyon, le bois prend la parole. Chez Adrien Desrues, il ne se contente jamais d’être un matériau à façonner. Chaque pièce naît d’une observation lente et attentive de la matière : ses veines, ses nœuds, ses résistances.
Ici, le dessin ne s’impose pas comme une autorité préalable : il accompagne le geste, se transforme au fil du travail manuel, s’adapte à ce que le bois autorise.
Ébéniste et créateur de pièces d’exception, Adrien Desrues développe une pratique située à la frontière du design contemporain et de l’artisanat d’art. Une pratique exigeante et où le temps devient un outil de conception à part entière.

Une relation instinctive à la matière
Le bois s’est imposé très tôt comme une évidence dans le parcours d’Adrien Desrues. Avant même l’apprentissage technique, il y a cette attraction pour une matière vivante, marquée par la croissance, le temps et l’imprévisible.
« Je trouvais cette matière extrêmement poétique. »
Une poésie instinctive, nourrie par un rapport direct à la nature, mais rapidement mise à l’épreuve par la réalité du métier. À son entrée en formation, Adrien Desrues se confronte à une vision différente de celle qu’il s’était construite. Derrière la douceur apparente des courbes et la sensualité du bois, l’ébénisterie révèle une discipline rigoureuse, faite de précision, de contraintes structurelles et de choix techniques irréversibles.
Cette désillusion initiale s’avère fondatrice. Elle marque le point de départ d’une pratique mature, où la poésie ne précède plus la technique mais en émerge. Une approche équilibrée, où la conception dialogue en permanence avec le geste, et où la sensibilité repose sur une compréhension profonde du matériau.
Adrien prend aujourd’hui autant de plaisir à dessiner qu’à fabriquer. Il revendique toutefois une lucidité rare : certaines compétences ne s’improvisent pas. Le métal, la céramique ou la porcelaine deviennent alors des terrains de collaboration plutôt que des limites, ouvrant la voie à un design pensé comme un acte collectif.
Créer en ville
Installé à Lyon depuis 2019, Adrien a fait le choix assumé de l’indépendance et du travail en milieu urbain. Un positionnement à contre-courant de l’image traditionnelle de l’artisan isolé, mais profondément cohérent avec sa vision du métier : rester connecté à la ville, aux autres pratiques créatives et au monde culturel contemporain.

Crédit photo : Jonathan Sacille
Refusant une posture d’exécutant, il rejoint Manufacture S, un atelier partagé dédié aux métiers d’art et à la création contemporaine. Pensé comme un lieu de production autant que de réflexion, cet espace rassemble artisans, designers et artistes : bijoutiers, céramistes, porcelainiers, restaurateurs d’œuvres d’art spécialisées en peinture et papier.
Loin du modèle du showroom ou de la galerie, Manufacture S fonctionne comme un laboratoire vivant. Un lieu où les savoir-faire circulent, où les disciplines se croisent, où les projets se construisent dans le dialogue. Porté par une association engagée dans la revalorisation des métiers d’art, le lieu participe activement à la réintégration des artisans dans le tissu urbain et culturel.
Nommer pour mieux incarner
Chez Adrien Desrues, chaque pièce porte un nom. Une attention portée au langage qui prolonge naturellement le processus de création. Nommer, c’est inscrire l’objet dans un récit, lui conférer une identité qui dépasse sa fonction première. Le meuble cesse alors d’être purement utilitaire pour devenir une présence, presque une figure.
Ces noms agissent comme de véritables clés de lecture. Le mobilier s’apparente alors davantage à une œuvre qu’à un produit.
Pièces emblématiques
- L’Échiquier Ordalie — Réinterprétation élégante d’un objet codifié, à la frontière du jeu et de la sculpture.


- Cosmos — Table réalisée en collaboration avec la céramiste Céline Charroy, où bois et céramique dialoguent dans un équilibre subtil entre structure et surface.


- Lampe-bibliothèque Turbulence — Réalisée durant sa formation, cette pièce complexe associe une structure en bois à des éléments en pierre et intègre une source lumineuse dissimulée. Véritable projet manifeste, elle révèle très tôt l’ambition structurelle et l’exigence technique qui caractérisent aujourd’hui son travail.

Crédit photo : Jonathan Sacille
Le territoire comme ressource créative
Adrien Desrues travaille exclusivement des bois issus de la région Rhône-Alpes. Un choix revendiqué, qui dépasse largement la seule dimension écologique. Il implique une connaissance approfondie des filières locales, des scieries, des modes de transformation, mais aussi des cycles naturels propres à chaque essence.
Chaque bois impose ses contraintes, ses réactions, ses possibilités expressives. Cette proximité avec la matière première crée une traçabilité sensible : un lien direct entre le territoire, le geste et l’objet fini. Le mobilier devient alors le témoin discret d’un ancrage géographique et culturel.
Transmettre pour faire évoluer le geste
Parallèlement à son activité de créateur, Adrien consacre une journée par semaine à l’enseignement auprès d’adultes en reconversion professionnelle, âgés de 22 à 40 ans. Un temps volontairement préservé, pensé comme un espace de transmission mais aussi de remise en question permanente de sa propre pratique.
« Être avec des jeunes me motive énormément. Ils ont une autre façon de penser, et c’est très porteur. »
Dans cet apprentissage du geste, la transmission devient un échange vivant : montrer, corriger, accompagner, repasser derrière. Le travail manuel crée un langage commun, une dynamique collective qui nourrit autant l’enseignant que les apprenants.

Crédit photo : Jonathan Sacille
La collaboration comme terrain d’exploration
Aujourd’hui, la collaboration est au cœur de la démarche d’Adrien Desrues. Après Cosmos, il développe un projet de paravent intégrant de la porcelaine, poursuivant son exploration des hybridations entre matériaux.

Crédit photo : Jonathan Sacille
Ces collaborations ne relèvent pas de la juxtaposition décorative. Elles reposent sur un véritable dialogue entre savoir-faire, donnant naissance à des pièces singulières où chaque matériau conserve sa voix propre tout en participant à une composition cohérente.
Le temps comme luxe ultime
À rebours des logiques industrielles, Adrien Desrues revendique le temps long comme un véritable luxe créatif. Certains projets prennent quelques mois, d’autres nécessitent plus d’un an, voire un an et demi. Le temps n’est jamais un simple délai : il devient une matière à part entière, un outil de conception.
Revenir sur une pièce après plusieurs semaines, laisser reposer un dessin, accepter de modifier une structure déjà engagée : cette temporalité permet une maturation esthétique et technique impossible dans l’urgence. Il arrive également que certaines pièces soient produites en double, offrant la possibilité de variations subtiles et d’un perfectionnement progressif du geste

Perspectives
L’année à venir s’annonce structurante. Entre concours et candidatures aux collections annuelles, Adrien Desrues poursuit une trajectoire construite avec patience, sans recherche de surproduction ni d’effet de mode. Des dispositifs institutionnels qui permettent de soutenir la série fabriquée en France et d’inscrire son travail dans des réseaux exigeants.
À Lyon, Adrien Desrues dessine ainsi une vision contemporaine de l’ébénisterie, où le mobilier devient un objet-manifeste, à la croisée du design, de l’art et de l’artisanat.
À découvrir sur : www.astepinthewood.com

Architecte d’intérieur et chef de projet indépendant, j’allie expertise technique et sensibilité esthétique. Des travaux de structure aux finitions, j’ai développé une connaissance approfondie des matériaux, que je partage à travers l’écriture pour transmettre ma passion du design et de l’architecture
