Gubi : histoire, collections iconiques et ADN d’une maison de design danoise d’exception
Fondée en 1967 à Copenhague, Gubi incarne une vision du design qui refuse de choisir entre la mémoire et l’invention. Maison d’édition autant que fabricant, elle fouille les archives du XXe siècle pour en exhumer des pièces oubliées, qu’elle réédite avec une fidélité scrupuleuse tout en collaborant avec les studios contemporains les plus exigeants. Le résultat est un catalogue d’une cohérence rare : éclectique en surface, profondément cohérent dans l’esprit.
Histoire et genèse fondatrice
L’histoire commence dans le Copenhague de la fin des années 1960, dans un contexte d’effervescence créatrice où le design scandinave connaît son premier rayonnement international. Gubi Olsen (dont la marque portera le prénom) et son épouse Lisbeth fondent en 1967 une petite maison avec une ambition claire : produire des objets de qualité, beaux et accessibles, nourris par leur propre sensibilité formelle. La marque se concentre d’abord sur ses propres créations, explorant des formes modernes et des matériaux du quotidien.
Le tournant décisif arrive avec la deuxième génération. Dans les années 1980, leur fils Jacob Gubi Olsen rejoint l’entreprise et opère une transformation profonde de son ADN. Là où ses parents produisaient, Jacob édite. Il comprend que la valeur de Gubi ne réside pas dans le volume, mais dans la capacité à identifier et à ressusciter des pièces que l’histoire a injustement laissées de côté.
Cette conviction le conduit à fouiller les archives du design des années 1930 aux années 1970 – du Bauhaus aux expérimentations plastiques de la décennie Pop – pour en rapporter des trésors oubliés.
C’est aussi Jacob qui ancre Gubi dans la scène internationale. Il ouvre des bureaux à New York, Londres, Dubaï et Shanghai, et installant le siège de la marque dans une ancienne usine de tabac réhabilitée sur les docks de Copenhague. Ce lieu est devenu symbole de la démarche : conserver ce qui mérite de durer, transformer ce qui peut être réinventé. Aujourd’hui présente dans plus de 50 pays, Gubi équipe des adresses aussi emblématiques que le Sanders Hotel de Copenhague ou le restaurant Noma.
ADN esthétique et codes de la maison
Ce qui frappe chez Gubi, c’est d’abord une absence de dogme. Là où certaines maisons de design s’enferment dans un vocabulaire formel unique (le minimalisme absolu, l’organique systématique, le retour perpétuel à un mouvement fondateur… ) Gubi revendique au contraire une curiosité tous azimuts.
Le catalogue embrasse des décennies différentes, des géographies variées, des sensibilités opposées. Pourtant, quelque chose tient l’ensemble : une exigence de qualité formelle, une préférence pour les lignes qui ont résisté au temps, et un refus du gadget.
Les codes visuels de la maison sont reconnaissables sans être répétitifs. On y retrouve des silhouettes sculpturales en comme la chaise cocon Beetle Chair, les lampes Grasshopper ou Satellite et des finitions soignées: le métal, le velours, le tissu bouclette et le laiton se côtoient. Gubi a une façon particulière de traiter les tissus d’ameublement : riche palette de laines, de mohair et de velours qui transforment une forme épurée en objet sensoriel. C’est ce dialogue entre la rigueur de la ligne et la générosité de la matière qui définit le mieux l’esthétique Gubi.
La marque cultive également ce qu’on pourrait appeler un éclectisme cultivé : la cohabitation dans un même intérieur d’une réédition des années 1950 et d’une création contemporaine ne crée pas de dissonance, elle crée de la profondeur.
Pièces et collections iconiques
Le catalogue Gubi est une constellation dans laquelle chaque pièce a une histoire à raconter. Cinq d’entre elles méritent une attention particulière.
La Beetle Chair , GamFratesi, 2013. Peut-être la pièce qui résume le mieux Gubi contemporain. Dessinée par le duo italo-danois GamFratesi – Enrico Fratesi et Stine Gam – elle s’inspire littéralement de la morphologie d’un coléoptère : carapace dure, contours organiques, double coque en plastique moulé dont les bords sont retravaillés à la main pour une douceur que la machine seule ne saurait produire. Simple en apparence, complexe dans sa fabrication, la Beetle combine précision industrielle et geste artisanal dans une synthèse que peu de chaises contemporaines atteignent. Elle est aujourd’hui disponible en version composite recyclé à plus de 50 %, illustrant l’engagement environnemental progressif de la maison.
La Bestlite, Robert Dudley Best, 1930. Conçue en 1930 par le designer britannique Robert Dudley Best sous l’influence directe du Bauhaus, la Bestlite est l’une des premières lampes à articuler fonctionnalité et esthétique industrielle de manière aussi accomplie. Sa tige chromée, son abat-jour orientable, sa sobriété absolue : tout annonce un siècle à venir. Gubi en est aujourd’hui le producteur exclusif, et la réédition est d’une fidélité irréprochable à l’original. Winston Churchill en possédait une ce qui en dit long sur la longévité de l’objet.
La Grasshopper, Greta Magnusson Grossman, 1947. Dessinée en 1947 par la designer suédoise établie à Los Angeles, cette lampadaire est un chef-d’œuvre discret du Mid-Century Modern. Sa silhouette triangulée, légère comme son nom l’indique, capte la lumière avec une grâce que les rééditions contemporaines peinent souvent à égaler. Gubi a su en préserver l’âme tout en l’adaptant aux exigences techniques actuelles. Elle est devenue l’une des signatures lumineuses des intérieurs contemporains les plus affirmés.
La Satellite, Mathieu Matégot, 1953. Le designer franco-hongrois Mathieu Matégot est l’une des grandes redécouvertes de Gubi. Sa lampe Satellite, dessinée en 1953, est une méditation sur la légèreté : tiges de métal peint, diffuseur en verre soufflé, équilibre presque démesuré entre la présence visuelle et l’absence de masse. Dans le contexte de l’après-guerre, où la conquête spatiale commençait à alimenter l’imaginaire collectif, Matégot avait su capturer cette aspiration vers le haut dans une forme domestique. La réédition Gubi lui rend pleine justice.
Le Pacha, Pierre Paulin, 1975. Pierre Paulin, maître français du design des années 1960-70, a toujours pensé le siège comme une enveloppe du corps plutôt que comme un support. Le Pacha en est l’expression la plus généreuse : assise profonde, accoudoirs larges, structure enveloppante qui invite à s’y perdre. Réédité par Gubi avec un soin extrême porté aux tissus et aux finitions, il est aujourd’hui l’un des fauteuils les plus désirables du catalogue de la maison.
Philosophie de fabrication et savoir-faire
Gubi ne fabrique pas tout elle-même, mais elle choisit ses partenaires de production avec une rigueur qui force le respect. La maison travaille avec des manufactures spécialisées à travers l’Europe, sélectionnées pour leur maîtrise technique et leur capacité à tenir les standards d’une maison exigeante. Cette organisation en réseau lui permet d’associer, sur une même pièce, des techniques qui relèveraient de savoir-faire distincts : moulage plastique de précision et finition artisanale à la main pour la Beetle, travail du métal soufflé et assemblage délicat pour les luminaires Matégot.
La question des matériaux est centrale dans la démarche Gubi. Les tissus d’assise sont choisis et inspectés individuellement avant application, chaque métrage de velours, de laine ou de cuir est évalué pour ses qualités tactiles autant que pour sa résistance dans le temps. Le bois utilisé dans les produits Gubi est intégralement certifié EUTR ; les composites bois sont certifiés TSCA ; les finitions métalliques et leurs fournisseurs sont REACH certifiés. Ce n’est pas de la communication : c’est une exigence de traçabilité qui engage la réputation de la maison à chaque commande.
La réparabilité est également un principe ancré dans la conception : les produits Gubi sont pensés pour être démontés, leurs composants triés et recyclés en fin de vie. La transition vers des plastiques composites recyclés (déjà engagée sur les collections Beetle et Bat avec plus de 50 % de matière recyclée) illustre une trajectoire environnementale sérieuse, loin des postures de façade.
Un réseau de créateurs d’exception
La force de Gubi tient aussi à la qualité de ses collaborations. La maison a su construire des relations durables avec des studios dont la vision résonne avec la sienne : GamFratesi, dont le double ancrage italo-danois fait écho à la nature plurielle de Gubi ; Space Copenhagen, dont l’élégance nordique contemporaine irrigue plusieurs collections de luminaires et de mobilier ; OeO Studio, pour ses explorations plus architecturales. Parallèlement, Gubi a été l’une des premières maisons à réhabiliter des figures injustement oubliées : Greta Magnusson Grossman, Mathieu Matégot, Robert Dudley Best, Pierre Paulin, Barba Corsini, autant de noms qui n’auraient peut-être pas rejoint le panthéon du design sans l’engagement éditorial de la maison danoise.
Cette double logique, entre la valorisation du patrimoine et l’héritage des maîtres du passé et la découverte de voix émergentes donne au catalogue Gubi une profondeur temporelle rare. Elle positionne la marque non pas comme un acteur de la tendance, mais comme un acteur de la grande histoire du design, ce qui, pour un acheteur exigeant, change fondamentalement la nature de l’achat.
Gubi et l’héritage scandinave réinventé
Gubi est danoise, mais elle n’est pas enfermée dans le design scandinave traditionnel. Elle en hérite la clarté formelle, le respect de la fonction, l’attention aux matériaux mais elle y ajoute une dimension internationale et une appétence pour la couleur, la texture, et l’ornement mesuré qui la distinguent de ses contemporains nordiques. Là où certaines maisons scandinaves ont fait du minimalisme une idéologie, Gubi en fait un point de départ qu’elle s’autorise à dépasser quand la pièce le réclame.
C’est cette liberté assumée qui fait de Gubi l’une des marques de référence pour les amateurs éclairés et les professionnels de la décoration intérieure qui cherchent à construire des intérieurs denses, riches en références, sans jamais tomber dans l’accumulation. Chaque pièce Gubi sait tenir sa place dans un espace habité, sans le dominer et sans disparaître.
